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ESSAI

SUR

LES ÉNERVÉS

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QUELQUES DÉCORATIONS SINGULIÈRES

DES EGLISES DE CETTE ABBAYE ;

M VI

DU MIRACLE DE SAINTE BAUTHEUCH,

rUOLIÉ POUR LA PREMIÈRE FOIS , D'APRES OH MS. DU XIV SIECLE.

Par E. -Hyacinthe LAN G LOI S ,

OU POtïT-DE-L^ABCO».

ROUEN.

ÈDOUARD FRÈRE, ÉDITEUR,

LIOHAinE DE LA BIBLIOTHEQUE DE LA VILLE,

QUAI DE PARIS, '<->■

M DCCC XXXVIII.

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ESSAI

LES ÉNERVÉS

DE JUMIÉGES.

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ROUEN. F. BAUDRY, IMPRIMEUR DU ROI,

HCl M! CASMK ) >• SO.

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ESSAI

SUR LIS

C£nert>& te 3umté#c&

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QUELQUES DÉCORATIONS SINGULIÈRES

DES EGLISES DE CETTE ABBAYE ; SUIVI

DU MIRACLE DE SAINTE BAUTHEUCH,

VUBUK fOUK LA PREMIERS fOIS.

Par E.-HTAcnrrHB LANGLOIS,

Du Pont-de- l'Arche.

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AVERTISSEMENT

DU LIBRAIRE-ÉDITEUR .

En publiant Y Essai sur les Enervés de Jïimiéges , nous nous acquittons d'un devoir que l'amitié nous impo- sait r et nous remplissons en partie les intentions de l'auteur, qui v depuis long -temps, projetait pe nouvelle édition de cette curieuse et savante

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AVERTISSEMENT

dissertation historique. Nous disons en partie, parce que si Hyacinthe Langloîs n'eût pas été si tôt enlevé aux arts et aux lettres \ il aurait probablement, suivant sa manière habituelle de pro- céder, traité son sujet plus en grand , et augmenté le nombre de ses planches. Il se complaisait surtout dans l'exécu- tion de ces dernières, qu'il commen- çait souvent sur un simple croquis, et il s'en acquittait toujours en artiste habile.

Composer ^ dessiner, gravei\ étaient des talents que Langlois possédait à un assez haut degré , et c'est avec raison

1 Eustache-H jacinthe Langlois, au Pont-de-F Arche , le 5 août 1777, est mort à Rouen , le 29 septembre 1837. ( V oir sur sa vie, l'intéressante notice de ML Ch. Richard. )

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DU LIBRAIRE-ÉDITEUR. VU

qu'on pourrait l'appeler le Callot nor- mand, surnom qui lui appartiendrait doublement par la fierté de son carac- tère, l'élévation de ses sentiments, et par l'amour qu'il portait à sa pro- vince, qu'il aimait, disait-il , comme on aime sa terre natale.

Afin d'augmenter autant qu'il était en nous l'intérêt qui s'attache a cette production de notre infortuné com- patriote ; et pour tâcher de suppléer ainsi à ce qu'il eût fait lui-même , nous avons: eu recours a l'érudition de M. A. Deville, qui n'a pas été récla- mée en vain, et ce savant archéologue s'est chargé de la révision du texte des Enervés avec le même zèle et le même dévouement qu'il avait déployés il y a quelques mois pour la publication

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VIII AVERTISSEMENT

des Stalles de la Cathédrale de Rouen k L'ouvrage de Langlois, dont fe texte a été religieusement respecté,' se trouvé donc aujourd'hui enrichi de notes im- portantes et reproduit aussi complet que possible.

Notre volume se compose de trois parties distinctes :

De l'Essai sur les Énervés de Jwniéges , qui avait paru en f 894 , dans les Mémoires de la Société libre d'Emulation de Rouen , et dont il avait été tiré à part un très -petit nèmbre d'exemplaires.

Sp De la Vie de saincte Baultheur ,

1 Stalles de la Cathédrale^ dq Rouen, par JS.-Hyacimbe Langlois, in-8°, orné de i3 planches. N. Periaux et B, Grand , éditeurs.

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DU LIBB AIRE-ÉDITEUR. IX

imprimée d'après la copie que, M. Flp- qui* , ancien éjève de l'Ecole de» Chartes et. aiiteur de Y Histoire <fy Privilège de saint Romain, avait prise, sur un Ms. de la bibliothèque du Roi- Des extraits de ce Ms. figurent dans le cours de Y Essai sur Us Ener-, çes , il n'était pas possible de l'in- sérer en entier sans; changer le cadre, que s'était tracé l'auteur. ;j

Du Miracle de Nostte Dame et de sainte Bautheuchj copié sur un Ms>, du XIVe siècle lia bibliothèque chi, Roi, par M. Jubinal, et reyu pa^i M. Le Roux de Iincy, l'un et l'aufre versés* dans la; littérature du, moyen- âge. C'e$t dans ce précieux ]\fs.* intitulé Mystères, de NostrprJ)am^ , et formant, 9 vol. in-4° maxkuo ; ornés de roinia-

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X AVERTISSEMENT

tureà, que se trouve Mîmùle de Nostre Dame de Rôbertïle-Dyàble, tient nous avons publié une édition en 1 836. On ignore le nom du poète auquel nous devons le mirafcle de sainte Bau- theuch ou des ÉnerVés; mais diaprés qiïèîqués îftdùctions particulières tf-' réés de c;èt(è Composition dramatique^ il est évident qu'il l'écrivait soug Phi- lippe-de^Valois ; c'est-à-dire âù milieu' dti Xi v^ sièdè. Le mouvement la cou- leuiylà' riàïvièté de langage qui i^è^nèrit ââhs le cours de cette pièce , eii rendent là' lecture à-ia-ffois curieuse et; anîu^ santé/' ' - : ; ' -

1 Nôifs tétîninetôns ce peu dfe mots ëh disant ijué ce petit volùihé jéttérâ quel- que lumière nouvelle* sur une pârtie de V histoire de Jûmiéges , monastère

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DU LIBRAIRE ÉDITEUR. XI

sur lequel il n'existe qu'un très-petit nombre d'ouvrages imprimés. Peut- être inspirera-t-il à qiielque écrivain laborieux la pensée d'entreprendre la monographie complète de cette an- tique et célèbre abbaye. Reconstruire , pour ainsi dire , un monument dont la fondation remonte aux premiers temps de la monarchie; faire revivre un éta- blissement jadis protégé par des rois de France et d'Angleterre , des ducs de Normandie , des princes , des pré- lats et des savants , qui en ont fait par- fois une résidence ou un lieu de refuge, serait une tâche honorable, digne de la reconnaissance des amis de nos anti- quités nationales.

Ed. Frère.

Rouen , le i5 octobre i838.

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L'homme est de glace aux vérités , Il est de feu pour le mensonge.

La Fobtamb , JiV. xi , fàbh 6.

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ESSAI

SUR

LES ÉNERVÉS

DE JUMIÉGES.

'est principalement du tombeau des Enervés de Jumiéges que je vais m'occuper ; mais l'illustre abbaye qui le renfermait dans ses murs , et dont le sol bouleversé n'offrira bientôt plus, peut-être, qu'un amas de ruines éparses et sans formes , mérite sans doute , par l'importance de sa struc- ture et par celle du rôle qu'elle occupe dans

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2 LES ENERVES

l'histoire de notre province , que nous jetions d'abord un coup d'œil rapide sur les principaux événements de ses annales, auxquels je ferai succéder des remarques sur quelques décora- tions intérieures des deux temples qui s'élevaient naguère dans son enceinte.

Jumiéges ( Gemeticurri) était encore , dans les premiers temps de la monarchie f up. lieu sau- vage , marécageux et couvert de bois , qui s'éten- dait sur la rive droite de la Seine, depuis Duclair jusqu'à Caudebec; mais ce nom était principalement affecté à une espèce de pénin- sule environnée des eaux de cette rivière, de trois côtés , à l'orient , au midi et au couchant. Telle était la vaste assiette qu'occupait , dès les premiers temps de sa fondation , le monastère de Jumiéges et ses dépendances , car la pres- qu'île dont nous venons de parler, n'a guère moins de quatre lieues de circuit. Gela néan- moins cessera d'étonner, si l'on songe à la foule immense de cénobites que renfermait alors cette abbaye paissante.

Saint Philbert ouFilibert, d'abord deuxième abbé de Rebais , dans le diocèse de Meaux , ob- tint de la pieuse munificence de Clovis II et de

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DE JUMIÉGES. 3

sainte Bathilde, sa femme, ce canton insalubre et désert, dans lequel il fonda en 654 *, à cinq lieues de Rouen, Jumiéges ( ordre de Saint- Benoît), dont il fut le premier abbé.

Sous saint Aichadre , son successeur immé- diat, célèbre par ses étranges miracles, cet im- mense monastère comptait jusqu'à neuf cents moines et quinze cents frères convers, dit G. Dumoulin *, qui , dans ces premiers temps de ferveur, pratiquaient sur cette terre sanctifiée tous les genres de vertus et de devoirs attachés à la vie claustrale.

En 841 , les féroces aventuriers du nord vinrent , le fer et la flamme à la main , troubler la paix profonde dont ces pieux reclus avaient joui jusqu'alors; Jumiéges retentissant de leurs imprécations barbares, fut saccagé, brûlé par ces grossiers pirates , qui , dix ans après , en 851 , consommèrent totalement sa ruine , et ne laissèrent sur pied , dit Mabillon , que les prin-

1 Clovis II était mort vers 655 ou 656 ; le père Duplessîs rap- porte cependant à Tannée 661 la fondation de ce monastère.

9 Ces quinze cents convers étaient, à proprement parler, ce que Ton appelait alors famitiers ou serviteurs.

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4 LES ÉNERVÉS

cipaux murs de l'église de Saint-Pierre, dont nous retrouvons, sans doute, encore aujour- d'hui de curieux vestiges dans son portail occi- dental, construction rustique, lourde, écrasée, mais dont la nudité sévère porte l'empreinte de la simplicité primitive de l'art chez nos aïeux. Aces époques de désolation , Jumiéges, selon le savant bénédictin précité , renfermait déjà deux églises principales : la première , dédiée sous le vocable de la Vierge , et la deuxième , dont nous venons de parler, sous celui de Saint- Pierre , nom qui prévalut toujours sur Vautre , et que ce magnifique monastère ne cessa de porter jusqu'à la révolution.

Les hommes du nord s'étant enfin établis dans cette Neustrie qu'ils avaient tant de fois et si cruellement ravagée , le fils du vaillant Rollon, chef de notre première dynastie ducale, Guillaume-Longue-Épée , répara la plus grande partie des ruines de l'église de Saint-Pierre ; mais celle de la Vierge ne fut relevée que par l'abbé Robert II , devenu depuis archevêque de Cantorbéry. En 1 040 ce dernier jeta les fonde- ments de ce vaste édifice, d'une architecture fort robuste, et dont tous les arcs étaient dans le

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DE JUMIEGES. 5

système du plein cintre 1 ; mais ce ne fut que le 1 er juillet 1 067 , que saint Maurile , archevêque de Rouen, en fit la dédicace en présence du duc Guillaume-le-Conquérant, qui , l'année pré* cédente, s'était par sa valeur confirmé la domi- nation de l'Angleterre ,

Dans la suite des temps, le grand autel (si toutefois , ce qui me paraît plus certain , ce n'est pas de l'abside même qu'on entendait parler) ayant eu besoin d'être réparé , fut consacré par Eudes Rigaud, archevêque de Rouen, en 1252. Autrefois consigné dans un registre de ce prélat, le souvenir de cette cérémonie nous est transmis

* Voici les dimensions de cette basilique , suivant le père Du- plessis, dans sa Description de la Haute-Normandie ; mais il est im- portant de remarquer que l'ancien chœur avait été remplacé par un autre, construit très-probablement sous le règne de saint Louis. Cette église avait, depuis cette époque, 265 pieds de long sur 63 de large , et le chœur , dont la longueur était de £3 pieds et demi , en occupait 31 dans sa largeur. La tour carrée de la croisée s'élevait àé12& pieds , et portait sur chaque face L\ pieds de largeur. Celte tour était autrefois surmontée d'une pyramide en charpente , une des plus admirables et des plus prodigieusement élevéus de l'Europe ; elle fut détruite en 1573 , par la cupidité de l'abbé Ga- briel Le Veneur. Enfin , les deux tours du grand portail , encore existantes , ont chacune 1 55 pieds de haut ; mais cette dernière évaluation me paraît inférieure à la véritable élévation de ces clochers. ( Voir la gravure , p. 1 8. )

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6 LES ÉNERVÉS

par le père Duplessis, qui paraît avoir ignoré l'existence d une inscription sur cuivre scellée dans un pilier du sanctuaire 9 mais ordinaire- ment couverte d'une tapisserie, qui semblait attester que la consécration en question avait été faite le 22 mai 1278, par Gui De Merle, évêque de Lisieux Gardons -nous cependant de soupçonner d'erreur ou de contradiction Tune ou l'autre de ces dates, fournies par des monu- ments éminemment authentiques ; tenons plutôt pour certain que ces inscriptions, dont le texte littéral ne nous est point parvenu, ont été mal comprises ou mal interprétées.

En effet, les mots autel, abside , chœur, ont long-temps conservé, dans le moyen-âge, un sens synonymique. « Vide ( dit Ducange , V. absida) » S. Paulini epistolam 32, edit. 1 685, p. 206, et

1 Voir histoire de l'Abbaye royale de Jumiéges, par M. Desbayes* Rouen, 1829, in-8, %.

Cet ouvrage , relatif à l'histoire ecclésiastique et monumentale de ce célèbre monastère , renferme une foule de faits très-curieux rela- tifs aux mœurs et à beaucoup de coutumes bizarres du moyen-âge, et peut surtout offrir des matériaux précieux pour l'histoire de la Nor- mandie. Il est accompagné de plusieurs planches , parmi lesquelles on ne voit pas, sans un vif intérêt, une vue générale , fort exacte, et prise à vol d'oiseau , de l'abbaye , dans son état de splendeur.

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1>E JUMlÉGES.

» noi. 149, p- 64. Ubi prœier cœtera docetut » absidam ut plurimum sutni pro conchâ altaris, » i)el ipsâsacrâ mertsâ, seu altari ». Or, qui peut nous empêcher de croire que ce fut véritable- ment le nouveau chœur de Jumiéges, de l'érec- tion duquel il n'est nullement question dans tes documents assez nombreux qui nous restent sur cette abbaye , qui fut consacré par Eudes ïtigàud , et que , plusieurs années après , Gui De Merle bénit le maître-autel lui-même , qui , devenu trop mesquin, avait été reconstruit. dans des travaux complémentaires. Au surplus, le chevet de Péglise de Notre-Dame de Jumiéges suppléait v par des caractères si prononcés t à l'insuffisance des traditions , quç l'on ne pou- vait hésiter à considérer la dernière moitié du XIIIe siècle comme l'époque à laquelle les moines détruisirent l'unité du style simple et majes- tueux de leur grande basilique , en imposant au dernier chœur et aux chapelles dont il était environné, les formes recherchées, élancées et légères du gothique élégant qui caractérise l'architecture du règne de saint Louis.

Une chose fort digne d'être remarquée , c'est l'austère simplicité de la nef de Jumiéges,

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8 LES ÉNERVES

qui fait , avec un fort petit nombre de monu- ments du même siècle, une exception à l'usage si commun alors de sculpter sur les chapiteaux des temples les monstres et les fi- gures fantastiques les plus variés, exception d'autant plus surprenante dans un monastère bénédictin , que saint Bernard témoigna vive- ment, depuis, aux Clunistes, combien il était choqué de leur prédilection particulière pour ces sortes d'ornements Il est vrai que le

' Cette déclamation de saint Bernard , qui semble l'avoir écrite ayant sous les yeux les chapiteaux de GrâviUe, de Saint- Georges-de-Boscherville et de tant d'autres monuments du même genre, est trop éminemment curieuse pour ne pas être rapportée tout entière :

Ceterùm in claustris

coram legentibus fratribus quid facitilla ridicula monstruositas, mira quœdam de/ormis formo- sitas , oc formosa deformitas? quid ibi immundœ simiœ? quid feri teones ? quid monstruosi cen- tauri? quid semi-homines? quid maculosœ tigrides? quid milites pugnantes ? quid mnatores tubi- cinantes? Videos sub uno capite multa corpora , et rùrsùs in uno corpore capita multa. Cernitur hinc in quadrupède couda serpen- t/'s, illinc in piscc caput quadru-

Au reste , à quoi servent ,

sous les yeux des frères occupés à leurs lectures, ces ridicules mons- truosités ? ces beautés hideuses et ces élégantes difformités qui frap- pent d'étonnement ? à quoi ser- vent ces singes immondes, ces lions féroces ? ces affreux cen- taures et ces autres monstres demi-hommes? à quoi servent ces tigres à la peau tachetée ? ces soldats combattant? ces chasseurs sonnant du cor ? Tantôt sous une seule tête vous voyez plusieurs corps , tantôt sur un seul corps

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DE JUMIEGES. g

pinceau suppléa la sculpture dans la décoration intérieure de la grande église de Jumiéges , et déguisa , dès le XIe siècle , sous des entrelacs et des enroulements formés de larges feuilles , de fleurons et de rinceaux coloriés , la pesanteur ; rudesse et la nudité des chapiteaux de cette basilique. Nous avons recueilli , pour les cartons de la Commission des àntiquités de la Seine-

pedis. lbi bestia prœfert equum , capram trahens rétro dimidiam. Hic cornutum animal equum gestat posterius. Tarn multa de- nique tamque mira diversarum fùrmarum ubique varietas ap- paret, ut magis légère libeat in marmoribus quam in codicibus , totum diem occupare singula ista mirando , quam in lege Dei me- ditando.... Proh Deo ! si non pudet ineptiarum , cur vel non piget expensarum ?

S. Bernardi abb. apolog. ad

Guili. S. Tbeodorici abb. ,

col. 539, 1. 1.

vous trouvez plusieurs têtes. Ici un quadrupède se termine en ser- pent ; un poisson a la tête d'un quadrupède. Ici se voit une bêle dont la partie antérieure offre la forme d'un cheval , et le reste du corps celle d'une chèvre ; un animal armé de cornes présente la croupe d'un cheval. Enfin l'œil aperçoit de toutes parts une si grande variété de formes étran- ges, que Ton s'occupe plus volon- tiers de deviner ces inconcevables sculptures que de la lecture des livres sacrés, et que Ton consume tout le jour à contempler ces objets les uns après les autres , plutôt que de méditer la loi di- vine. Grand Dieu ! si l'on n'a pas honte de ces extravagances, com- ment au moins ne regrette-t-on pas de pareilles dépenses ? Saint Bernard , en parlant de la sorte , ne faisait que se renfer- mer dans l'esprit d'un grand nombre de conciles : on peut voir à

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10 LES ÉNERVÉS

Inférieure , les dessins de la plupart de ces pein- tures , conservées en partie , malgré Faction de l'air et* de la pluie qui les détruit lentement de- puis la chute des voûtes ; mais ce qui reste en- core des fresques historiées de la tour centrale est tellement altéré, qu'il n'est plus possible de deviner la condition et le rôle des person- nages qu'on aperçoit encore sur l'énorme pan de mur qui paraît se balancer dans l'air au- dessus de la seule grande arche qui reste de la croisée. Ces figures , pour l'exécution des- quelles le peintre paraît n'avoir employé que le vermillon, le rose, le jaune et le blanc, sont dessinées dans la manière grecque, presque barbare , qui dominait encore à cette époque ;

cet égard les décisions du concile de Tours et du de Milan ; mais la prohibition dont il s'agit est surtout très-clairement expri- mée par le 2* concile de Nicée , act. U et 5 : « Non soliim puérile, » sed plane stultum et impium est imaginibus aniinalium aut » piscium aut ejusinodi rerum in sacro loco fidelium oculos fasci- » non velle. » Le bon auteur de l'ouvrage intitulé : Des Obliga- tions des Ecclésiastiques, applique très-intempestivement , p. 3&6 de son livre , le passage ci-dessus à l'introduction des armoiries dans les temples. Au reste , les conciles ne gagnèrent rien sous ce rapport, et les artistes de la renaissance produisirent dans le système arabesque plus de monstres et d'obscénités , à l'époque même du concile de Trente, qu'on n'en avait créé dans tout le cours du moyen- âge.

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DE JUMIEGES. Il

et, s'il est, comme je viens de le dire, impos- sible de deviner précisément ce qu'elles re- présentaient , on aperçoit au moins qu'elles se composaient de sujets , religieux sans doute , superposés par bandeaux, dans un desquels j'ai cru remarquer les traces d'une résurrection universelle

Il est facile d'imaginer combien un semblable décor devait nuire à la vaste et noble composi-

1 L'immense fresque qui décorait les murs de la tour centrale à sa partie intérieure, représentait, en effet, la résurrection gé- nérale. On distingue encore , sur le pan de mur occidental , le seul resté debout et dont l'aspect menaçant et gigantesque étonne l'oeil et l'imagination , les morts sortant de leurs tombeaux , et , sur les côtés , les quatre anges sonnant de la trompette.

Ces peintures datent de la construction primitive de l'édifice , et rentraient dans le système général de décoration suivi, au moyen- âge, pour nos monuments religieux; système qui n'était qu'une tradition de l'art romain dans nos contrées t qui lui-même remon- tait par emprunt aux Grecs , de ceux-ci à l'Orient et à l'Egypte. Aussi , en rapprochant les extrêmes , est-on étonné de Pair de fa- mille qui existe, sous le rapport de la peinture architecturale comme ensemble , entre les temples égyptiens et certaines églises d'Italie et de France , des XIe et xn« siècles.

Quoi qu'il en soit , au surplus , de cette ressemblance , il est cer- tain que l'architecture , au moyen-âge , marchait rarement sans le secours de l'art de la peinture. Aussi devons-nous être plus sur- pris de l'observation critique que le savant Langlois fait , quel- ques lignes plus bas, au sujet de la présence de ces fresques dans l'église de Jumiéges ; nous ne saurions à cet égard partager son opinion. A. D.

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13 LES ÉNERVÉS

tion l'architecte , de laquelle l'œil égaré par la bigarrure et l'âcreté des couleurs ne pouvait que péniblement saisir le majestueux ensemble. Peu de parties de cet édifice échappèrent cepen- dant aux investigations ambitieuses du pinceau: les longues colonnes du centre de la croisée virent couvrir leurs fûts d'un gros rouge sang de bœuf, et les angles saillants et rentrants des voussoirs des arcs de cette même partie furent chargés d'ornements courants et de lourdes palmettes qui descendaient avec chacun de ces membres jusque sur les abaques des chapiteaux , ou jusqu'au niveau du sol.

Plus tard une partie de ces décorations dis- parut sous des crépis qu'on revêtit de couleurs nouvelles. Mais ce fut sous François Ier que cette antique église subit une de ses plus notables métamorphoses. Le buste de ce prince, assez grossièrement peint , occupe un médaillon sur le mur de l'aile droite, et le portail, considéré de dessous le porche , offre dans la salamandre qui le surmonte et les écus de France dont cet emblème est environné , les preuves irréfraga- bles de l'époque à laquelle on effémina du fard de la renaissance les formes austères de cette

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DE JUMIÉGES. l3

église et les arêtes des voûtes lombardes de ses collatéraux.

En effet , ce monument fut alors entièrement peint d'une couleur jaune , rehaussée de fausses assises de pierre , dont les filets rouges furent rechampis d'un filet blanc dans leur centre ; il paraît qu'on fit disparaître même sous ces nou- veaux enduits les anciennes fresques de cette église dont quelques parties ne reparaissent aujourd'hui que parce que leurs couleurs étaient beaucoup plus solides que celles dont elles furent recouvertes. Les basses-nefs , ou collaté- raux, furent ornées de larges bandeaux alterna- tivement rouges et verts , égayés d'arabesques en grisailles , et ces bandeaux venaient, en sui- vant la direction des sections de la voûte, se croiser au centre de chaque travée , orné d'une clef de voûte également en .plate peinture , et composé d'une couronne de laurier renfermant un sujet polychrome , tiré d'un des deux testa- ments ou des chroniques particulières du mon- astère. Nous avons fixé le souvenir de cette singulière décoration dans un dessin qui , soi- gneusement terminé, présentera une . coquette- rie très-remarquable de détails.

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l4 LES ÉNERVÉS

M. Deshayes m'a dispensé, dans son Histoire de cette abbaye , de m' étendre sur les sculptures dont on crut décorer, sous Louis XIV, la nef de la grande église de Jumiéges ; elles consistaient principalement en espèces de corbels dont les plus connus représentaient les symboles des quatre évangélistes ; ces sculptures qui rache- taient leur intrusion par un grand et beau carac- tère, furent, il y a quelques années , acquises à vil prix de l'ancien propriétaire, par des Anglais qui poussèrent si loin la spoliation, que si l'on ne s'y fut enfin opposé, on ne trouverait pas aujourd'hui dans Jumiéges un seul fleuron de chapiteau. Aussi ne reste-t-il presque plus rien des sculptures de cette abbaye, dans laquelle on chercherait vainement surtout le moindre débris des statues historiques que renfermait autrefois la grande église, et qui représentaient Dagobert P% Clovis II, la reine Bathilde, saint Philbert , Rollon , Guillaume-Longue-Épée et Charles VU. Il en est ainsi des figurines qui décoraient les clefs de voûtes et les assiettes des retombées des arcs de l'église de Saint-Pierre, à la structure de laquelle on avait fait des change- ments très-considérables sous Philippe-de- Valois

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et sous Charles V. Elles $e composaient pour la plupart de grotesques d'une extrême bouffon- nerie, ou de sujets puisés dans des légendes, et qui n'étaient guère plus d'accord avec le bon sens ; tels étaient les suivants, dont voici l'expli- cation, pour l'intelligence de la planche que nous leur avons consacrée.

Saint Philbert, fondateur de Jumiéges, le fut également du monastère de Pavilly , distant de quatre lieues du premier, et dont sainte Austre- berthe devint la première abbesse. Cette pieuse femme qui conserva jusqu'à la mort une véné- ration profonde pour saint Philbert , s'étant , ainsi que ses religieuses , chargée de blanchir le linge de la sacristie de Jumiéges, un âne auquel on confiait ordinairement ces effets , # avait coutume de les transporter, sans guide, d'un monastère à l'autre. Un jour il arriva que ce serviable animal fut étranglé par un loup malencontreux qui se trouva sur son chemin. La sainte abbesse étant à l'instant même surveiiue sur le lieu du massacre, chargea le loup du paquet du défunt, et lui ordonna de le porter à sa destination. Non seulement le vorace habitant des forêts s'empressa d'obéir, mais il continua

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l6 LES ÉNERVÉS

par la suite de s'acquitter des mêmes fonctions , avec le zèle et la fidélité les plus exemplaires

' La figure 1 est tirée de la clé de voûte de la chapelle de Saint-Martin, dans l'église de Saint-Pierre , et la deuxième est placée dans un des angles d'une autre chapelle de la même église. Sainte Austreberthe est représentée dans ce sujet /sans voile et avec une simple guimpe. La sculpture 3 , Ton remarque aux pieds de cette sainte l'âne étranglé par le loup> était exécutée en bas-relief sur une des portes intérieures du monastère. C'est à l'obli- geance de M. Deshayes que nous devons ce dernier dessin.

Le miracle que rappellent ces différents sujets est un canevas fort ancien , sur lequel on a fait plusieurs broderies du même genre.

Des hennîtes s'étant établis ( probablement vers la fin du vue Cu au commencement du vin* siècle) au jiïed du mont Saint-Michel, Dieu ayant fait miraculeusement connaître leur, indigence à un pieux ecclésiastique des environs, celui-ci prit la charitable coutume de leur envoyer des aliments par un âne , qui fut enfin étranglé par un loup. Ce dernier fut contraint , par la toute-puissance divine , à remplir les fonctions de l'infortuné grison. (V. Neustria pia, p. 371 , Mons Michaelis. )

« Un loup mange l'âne d'un pauvre homme : saint Malo le con- traint à faire l'office de l'animal qu'il avait détruit, ce qu'il fit » avec stèle , sans toucher aux moutons renfermés avec lui dans » Pétable. » (DeCambry, Voyage dans le Finistère, en 1 794 et 1795, t. i,p. 174.) -

Quant au fait dont il est question ici , il eut lieu , dit-on , dans la forêt de Jumiéges, l'on construisit , dès le Vlll« siècle, une chapelle mémorative.

Ruiné par les années , ce monument fut remplacé par une croix de pierre, détruite depuis environ soixante ans; elle était connue sous le nom la Croix-h-V Ane. On plaça depuis , dans un chêne voisin , plusieurs niches de bois , dans lesquelles se voient encore plusieurs statuelles de la vierge; ce chêne porte, à son tour, aujour- d'hui , le nom du Chêne- a-V Ane.

Cette pieuse tradition , non moins fameuse dans Jumiéges que

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I

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DE JUMIÉGES. \rj

Les sculptures que nous publions , représen- tent, la première, saint Philbert assis, tenant sa

celle des innombrables légions de mulots dévastateurs qui furent, en ordre de bataille, se noyer dans la Seine , à Paspecl des reliques de saint Valentin, patron de l'église paroissiale * ; cette tradition , dis- je , me paraît d'autant plus piquante , qu'elle me semble se rat- tacher pas des fils rompus par le temps, mais qu'on pourrait renouer, peut-être, à la singulière procession du Loup-Vert, qui se fait encore à Jumiéges, avec un cérémonial fort bizarre.

Renfermés entre les eaux de la Seine et les fossés de Saint- Philbert , les habitants de la péninsule de Jumiéges ont conservé bien d'autres croyances, qui paraissent naturalisées, pour long-temps encore , dans ce coin de notre province ; elles sont de nature à mettre parfaitement en rapport, quant à l'excès de la crédulité, les hommes de la terre gémétique avec ceux de certains cantons de la Basse- Bretagne.

Voici, sommairement, le récit de la procession dont nous venons de parler. Le 23 juin , veille de la Saint- Jean-Baptiste , la confrérie instituée sous l'invocation de ce bienheureux, va prendre, au hameau de Gonihout, le nouveau maître de cette pieuse association , qui ne peut être élu ailleurs. Celui-ci , autrement dit , le Loup-Vert , revêtu d'une vaste houppelande et d'un bonnet de forme conique, très-élevé, sans bords et de couleur verte , ainsi que la robe , se met en marche, à la tête des frères. Us vont, en chantant l'hymne de Saint-Jean, au bruit des pétards et des mousquelades , la croix et la bannière en tête, attendre au lieu dit le Chouquet, le curé, qui, prévenu par le bruit, vient , entouré de son clergé champêtre , se réunir à eux ; de , il les conduit à l'église paroissiale, les vêpres sont aussitôt

* Le cbemin par lequel cette étrange armée se mit en marche , après avoir pris ce parti désespéré , est encore aujourd'hui connu dans Jumiéges sous le nom delà Rue des Iles. Cette histoire rappelle celle encore bien plus fameuse des rats qui désolaient la ville d'Hamelen en Basse-Saxe , et qu'un magicien mena nojer dans le "Wéser , an son de sa flûte , en 1284. Mart. SchoocJcius a publié sur cette dernière fable et les faits absurdes qui en dépendent , une dissertation latine fort curieuse.

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crosse d'une main » et caressant de l'autre le loup d'Austreberthe , arrivant chargé de son paquet ;

chantées ; un repas tout en maigre, préparé chez le loup, et des danses éxécutéés devant sa porte, occupent le reste du jour, jusqu'à l'heure doit s'allumer féu de la Satnt-Jean. Après avoir chanté le Te Denrn autour du bûcher qu'ont cérémôniellement allumé , au son dés clochettes , un jeune garçon' et une jeune fille parés de fleurs , un individu entonné , en patois normand ,- un catatique, tspècè de parodie de XXJt queant Iaxis f et, pendant ce temps, lfe loup, en costumé , ainsi que les frères, le chaperon sur l'épaule, se tenant tous par la main, courent autour du feu, en front de bandière , après celui qu'ils ont designé pour être loup l'année sut-* vante. On conçoit que , ces singuliers chasseurs ainsi disposés, il n'y a que celui de la tête et celui de la queue de la file qui aient une main libre, il faut cependant cnvcloppér et saisir trois fois, sans quoi il serait censé ne pas être pris, le futur loup, qui, dans sa fuite , frappe indistinctement toute la file d'une grande baguette dont il est armé * ; lorsque les frères s'en sont enfin emparés, ils le portent en triomphe et font le simulacre de le jeter dans le bû- cher. Cetté étrange cérémonie terminée, on se rend chez le loup en charge, l'on soupe encore en maigre. La moindre parole immodeste ou étrangère à la solennité du moment est signalée par le son bruyant des clochettes déposées près d'un censeur, et ce bruit ' est l'arrêt qui condamne le contrevenant a réciter debout, à haute voix, le Pater noster; mais, à l'apparition du dessert, ou à minuit sonnant , la liberté la plus entière , pour ne pas -dire plus , succède à la contrainte , les champs bachiques aux hymnes religieux , et les aigres accords du ménétrier du village peuvent à peine s'entendre à travers les voix détonnantes des joyeux convives. On va dormir, enfin , car la fatigue de la bonne chère et du vin n'est pas la moins

* « Celte cérémonie l'est célébrée cette année (1824), m'écrirait M. Des- » baye» , a l'obligeance duquel je dois la plupart de ces renseignements , avec > toute la régularité possible , et le futur loup a mérité les plus grands éloges , par » l'active libéralité qu'il a mise dans la distribution de ces coups de baguette an » Loup-Veit et à ceux de sa troupe. Gare à lui pour l'année prochaine ! »

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Pl. 3.

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DE JUMIÉGES. 19

la deuxième, celte bonne abbesse, accueillant de son côté son étrange commissionnaire , qui

accablante de toutes ; mais le lendemain la fête du saint précur- seur est célébrée par les mêmes personnages, et de nouvelles céré- monies , qui consistent principalement à promener, au bruit de la inousqueterie , un énorme pain bénit à plusieurs étages * surmonté d'une pyramide de verdure ornée de rubans, après quoi les reli- gieuses clochettes , déposées sur les degrés de l'autel , sont confiées , comme insignes de sa futuré dignité , à celui qui doit être Loup- trert l'année suivante. On se doute bien que les plaisirs de la table entrent, comme la veille, pour beaucoup dans solennité de cette journée *,

11 est vrai que les paisible* habitants de cet antique villegé, dont le* momrs sent néanmoins feéée* putes , sont fort amateurs des transitions piquantes. On en Ta juger par le goût 4* ronde qu'on fait succéder aux chants liturgiques » aux ciorîqhe» dévots qui signalent le moment d'allumer le bûcher dont nous venons de pader. petit poème rustique a du perdre, , comme plnéieura autres qui sont particuliers a ce pays , beaucoup de son originalité primitive , en passant dans un style plue moderne :

Voici la Saint-Jean, L'heureuse journée Que nos amoureux Vont à Rassemblée : Marchons , joli Cttur , La lune est levée.

Que uo* amoureux Vont h rassemblée; Le mien y sera, J'en suis assurée: marchons , jou cœur, La lune est levée.

Le mien y sera , J'en suis assurée ; 11 m'a apporté Ceinture dorée : Marchons , joli cœur, La lune est levée.

11 m'a apporté Ceinture dorée ; Je voudrais , ma foi. Qu'elle fut brûlée : Marchons , joli coeur , La lune est levée.

Je voudrais , ma foi , Qu'elle fut brûlée, Et moi dans mon lit Avec lui couchée : Marchons , joli cœur , La lune est levée

Et moi dans mon lit Avec loi couchée; De l'attendre ici Je suis ennuyée : Marchons , joli cœur , La lune est levée.

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20 LES ÉNERVÉS

parait vouloir, comme un chien , monter sur ses genoux; la troisième n'a plus besoin de com- mentaire.

Un autre bas-relief de la même église, qui très-malheureusement a disparu dans les démo- litions , offrait un sujet non moins bizarre : on y voyait un saint portant, dans ses bras, une figure exactement costumée comme lui , et sur un plan plus éloigné , le diable faisant une épou- vantable grimace. C'est dans une espèce de fa- bliau rustique, relatif à l'antique et belle chapelle de Notre-Dame-de^Caillouville-en-Caux , qu'il faut chercher la clef de cette singulière énigme. Ce monument , entièrement reconstruit en 1 331 , était tellement surchargé d'images , de statues et de peintures , que le peuple assurait communé- ment que tous les saints du paradis s'y trou- vaient ; et pour donner l'idée d'un groupe dans lequel on est extrêmement pressé , un proverbe normand dira long-temps encore, des individus" qui le composent, qu'ils sont tassés comme les saints de Caillouçille. Une niche extérieure de cette église était cependant sans figure, depuis plusieurs siècles, peut-être; voilà ce qu'une tra- dition locale racontait à cet égard :

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DE JUMIÉGES.

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L'architecte ou maître-maçon de cette chapelle s'étant aperçu, trop tard, qu'il s'était charge' de la bâtir à dès conditions dont l'exécution devait le réduire à la mendicité, s'avise, pour sortir d'em- barras, de recourir au pouvoir surnaturel du démon. Evoqué par de coupables incantations, celui-ci paraît et se charge du prompt et complet achèvement de l'entreprise; mais quel salaire exige-t-il, bon dieu! La cession que lui lait le maître-maçon , de ses deux enfants , livrables à la fin du travail. De cet instant fatal , et sans que Satan paraisse en rien dans l'affaire , la besogne languissante ou suspendue avance avec une ef- frayante rapidité. Bientôt, il va falloir payer le terrible compte ; mais déjà le malheureux maçon a reconnu sa faute : déchiré de remords , il invo- que à son aide ( ce qu'il eût faire d'abord ) tous les habitants du céleste séjour. Hélas ! il a beau leur adresser prière sur prière , aucun d'eux ne lui répond, aucun d'eux ne le rassure; et, dans son aveugle désespoir, il veut se donner la mort, lorsqu'enfin saint Regnobert, touché de ses larmes, lui apparaît et lui recommande surtout de ne pas agréer le travail qu'il ne soit parfait en tous points. Il était temps , grand temps que

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23 LES ÉNERVÉS

ce secours armât, car c'est dans l'horreur de la nuit prochaîne que doit avoir lieu l'épouvantable et finale entrevue. Bientôt enveloppés des voiles du mystère, les deux contractants se retrouvent tête-à-tête. A la lueur infernale qui jaillit des pru- nelle^ enflammées de l'ange réprouvé, lechétif mortel, le ç<*ur palpitant d'effroi, promène en silence un ceil effaré sur toutes les partes de

l'édifice.... Misérable! rien n'est omis rien

qui soit admirablement terminé.... Pauvre homme •> quelles transes sont les siennes! Il va

s'évanouir de douleur quand tout-à-çoup il

s'aperçoit, ô fortunée remarque! que la statue de saint Regnobert est absente de sa place. Le charitable bienheureux ien avait enlevée lui- même et transportée bien loin de là. Le maître- maçon sent renaître ses espérances , se retranche hardiment dans les clauses du marché. Le débat se prolonge ; le jour commence à poindre, et le prince des ténèbres disparaît, en se soumettant, par une espèce de délicatesse fort singulière chex lui , à réparer la chose dès le lendemain même. Le lendemain arrive. Le diable avait, en mau- gréant, replacé la figure ; mais Regnobert lui avait joué le même lour que la veille, et ce bon

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DE JUMIÉGES. 23

saint persista à le lui jouer tant de fois , que Satan se vit contraint à renoncer à son affreux salaire. Honteux et fatigué , il laissa jouir eii paix du fruit de ses travaux et de sa défaite le maçon , réconcilie arec le ciel , et dont le divin protecteur ne jugea point à propos de replacer sa statue sur soi) assiette.

Saint Regnobert ou Renobert, évêque de Bayeux, mourut en 644. Ce&paroles de sa prose : « Dœmon fugit eétabescit », attestent qu'il donna de bien plus graves mortifications au diable que le plaisant désappointement qu'on avait repré- senté sur le bas-relief de Jumiéges. Ce morceau curieux , dont cm ne peut trop regretter la perte, devait appartenir à quelque restauration très- partielle r exécutée dans le XV* siècle.

Des nombreux témoignages de l'extrême cré- dulité de nos pères , qu'offrait autrefois l'église de Saint-Pierre de Jumiéges, les sujets gravés sous les n01 ï et â, sont les seuls qui n'aient point encore été complètement détruits ; mais ce qui doit Èaen plus vivement exciter nos regrets^ c'est la ruine déplorable du tombeau des Enervés, que renfermait la même église, et auquel nous allons enfin arriver.

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24 LES ÉNERVES

Je crois cependant devoir entrer. d'abord dans quelques détails sur le sens qui se rattache ici au mot Enervés, mot dont l'application au mo- nument tumulaire dont il s'agit, présente quel- que chose, d'étrange et de fort obscur à l'esprit de ceux qui ne connaissent ni le supplice au- quel cette expression est allusivey ni, consé- quemment , la légende annexée à ce tombeau.

L'énervation était le traitement cruel que Ton faisait subir aux malheureux qu'on voulait priver de l'exercice de leurs membres et sur- tout de leurs facultés locomotrices. Les détails suivants vont faire connaître les diverses ma- nières d'infliger cet horrible supplice, peut- être originaire de l'Orient et fort en usage sous la première et la seconde races de nos rois.

Il paraît qu'il résultait de cette peine une double incapacité d'occuper le trône , par l'es- pèce, d'infamie qu'elle entraînait après elle. « Les Romains, dit le Dictionnaire des origines » (1777), au mot Saignée, faisaient saigner » les soldats qui avaient commis quelque faute, » parce que la force étant la principale qualité » du soldat , c'était le dégrader que de l'af- » faiblir. »

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DE JCMIEGES. 25

Aulu-Gelle, cap. x, lib. 8, parle de ce sin- gulier supplice et le désigne par ces mots : Sanguinem venant sohi et dimitti.

Cumçue coram pâtre adducerentur jwenes cer- nentibus cunctis clavis candentïbus Mis precepit (Bathildis) decoqui nervos poplitorum. Vita S. Bath. , manuscrip. , bib. Roth.

D'autres ont écrit qu'on leur coupa les nerfs des jambes et des bras. Ronsard , dans les y isions prophétiques du quatrième livre de sa Franciade , dit:

Leur mère adone, ah ! mère sans merci, Fera bouillir leur jambes et ainsi Tous meshaignez les doitjetter en Seine,

Le dictionnaire de Trévoux rapporte , d'après Guillaume de Jumiéges , que cette cruelle opé- ration s'appelait cauteriare. Cet historien dit , en effet, lib. â , cap. 3 , que Louis-d'Outre-Mer menaça un jour Richard Ier, duc de Normandie, qui était en sa puissance , de l'énerver , coûte- riatis genibus omni illum honore privari minatus est Le chapitre précité emploie aussi l'expres- sion adurere poplitcs. Il paraît cependant qu'on employait ou le fer ou le feu dans Pénerva- tion , il y a du moins lieu de le croire , d'après

r

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20 LES ÉNERVÉS

les citations suivantes dans lesquelles il s'agit toujours du fait relatif à Richard I" ; on sait que ce prince ayant perdu, dans un âge fort tendre, Guillaume-Longue -Ep^e, son pire, assassiné dans l'entrevue de Péquîgny, par Ar- nould-le- Vieil, comte de Flandre, Louis-d'Outre- Mer, sous le prétexte de se charger des intérêts et de l'éducation du jeune duc, engagea les Nor- mands à le lui confier. Philippe Mouskes, dans son Histoire de France qui finit à peu près en 1 240 ( époque vivait l'auteur), raconte ce fait (manuscrit de labih. royale, fol. 95), et ajoute:

« Et li quens ( le comte ) Ernous entretant

Fist al Roi pais, à son commant,

De la mort le duc qu'il ocîst ,

Et de l'autre part tant refist

Que par le eonsel ( de ) la Renne

Gcrherge , qui Tôt en haïne ,

Maneça li Roi à l'enfant

Les giérais ( jarrets ) qtfire maintenant

Lors vint nouviele en Normendte

Que li Rois i querait boisdie ( trahison )

Si li ferait les gambes quirt-

Por sa tière ( terre ) avoir et destruire ;

Dont fisent li Normans proières

Que Dieux rendist l'enfant arière, etc. »

Le roman de Rou, par Robert Wace, cette circonstance historique est plus détaillée , laisse présumer que la colère de Louis contre

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DE JUMIÉGES. 27

Richard avait été allumée par la crainte que ce jeune prince ne se fût échappé de ses mains ;

« Richart ert (était) bel è bon, è bien se conteniet ;

Bel parleit à la gnet è bel se mainte neit }

D'oisiax duire è de chiens toz tems s'entreméleit.

Un \or ala as chiens , si som akr solîet ;

Li Reis esteil aillors , ne sai kel plais teneit ;

Li Reis esteit aillors , mez quant il repaira ,

£ la Raine li dist coin© Richart erra ,

Cornent ala as chiens è son oiscl porta :

N' un h es confie n'en print ne ne me demanda.

Li Rois fu fil è fier, forment se corocha :

Se Richart s'en ist mez li ex H crèvera ,

Et a son norriehon liguarez colpera. * »

(Vers 30*0 et aniv.)

Les anciens historiens anglais nous ont trans- mis le souvenir d'un acte de barbarie de ce genre, que son atrocité me condamne à retracer ici. Edwy, dont l'avènement au trône anglo-saxon eut lieu en 955 , était à peine à son âge de 1 7 ans ; ce jeune prince , aussi remarquable par sa beauté que par ses vertus , osa , malgré l'opposition de ses ministres et du clergé surtout , épouser £1- give, sa cousine , princesse du sang royal et que la nature avait également comblée de ses plus précieux dons. Cette union , que l'église consi-

1 Voyez aussi, à ce sujet, la Chronique de Benoît de Sainte-Moic> vers 13673 13726. Paris , 1836 , in-&<\

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28 LES ÉNERVÉS

dérait comme incestueuse , alluma chez les moi- nes un courroux dont l'explosion insolente blessa profondément le roi. Ce monarque s'étant , par représailles , montré hostile à plusieurs de ses adversaires, accumula sur sa tête des maux aux- quels la superstition et la férocité des mœurs de cette époque abandonnèrent sans défense sa triste , et courte vie. Le moine Dunstan, élevé depuis à la prélature, et dont le nom souille le calen- drier romain^, s'était, sous le règne précédent, acquis un grand pouvoir dans l'administration du royaume. U se montra l'ennemi le plus acharné d'Edwy. Le jour même du couronnement de ce prince , ce fanatique, accompagné d'Odo, ar- chevêque de Cantorbéry, força l'entrée de l'ap- partement de la reine , accabla les deux époux de reproches amers , d'épithètes insultantes et arracha le roi des bras de la malheureuse Elgive. Edwy, indigné, demanda compte à Dunstan de l'administration des finances sous: le règne d'Edred ; le ministre refusant de le rendre , le roi l'accusa de malversation dans sa place et le bannit du royaume. Cet acte de rigueur acheva de perdre le jeune roi. L'archevêque Odo , procla- mant la sainteté de la cause de Dunstan , envoya

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J>E XUM1ÉGES. 29

des soldais qui s'emparèrent brutalement de la reine , dont on brûla , pour détruire sa beauté , le visage avec un fer ardent, puis dans cet état, elle fut traînée en Irlande pour y mourir dans un exil perpétuel. Pour conjurer l'orage qui menaçait sa tête, Edwy consentit enfin à son divorce. Mais guérie de ses blessures et ne con- servant aucune des cicatrices dont on avait voulu défigurer ses charmes la jeune reine , s' échap- pant de sa prison , volait de nouveau dans les bras de son époux, lorsqu'elle fut arrêté sur la route par un parti d'Odo. La cabale de Dunstan et ses moines transportés de rage, voulant alors frapper la malheureuse princesse d'un coup décisif, lui firent couper les jarrets, traitement cruel, dont, plusieurs jours après, elle mourut à Glocester dans les douleurs les plus aiguës. Tra- qué par ses sujets révoltés dans les provinces méridionales il s'était réfugié , Edwy mourut bientôt après excommunié et succombant sous le poids de la persécution \ Sous le règne de Richard II, duc de Norman-

1 Histoire d'Angleterre , par David Hume , année 955; Paris, 1829, 22 vol. in-8 , t. 1" , p* 139 et suivantes.

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3o LES ÉNERVÉS

die, dit Le Bon, eut lieu l'événement signale par les historiens sous le nom de la révolte des vilains, événement qui n'eut véritablement d'autre principe que le désir des paysans et du peuple de quelques cités normandes de se sous- traire aux exactions et à l'insupportable tyran- nie du grand Raoul , comte d'Evreui. Celui-ci , chargé par Richard, son neveu, de réprimer cette sédition , s'empara d'un grand nombre d'insurgés auxquels il fit subir de cruels sup- plices dont Robert Wacé spécifie , dans les vers suivants , les diverses natures :

Raol fu malt de mal talent ; Nés* vout mener à jugement ; Tuz les fist tristes è dolenz : A plnsurs fist traire les denz , £ li altres fist espercer > (empaler) Traire les oils (arracher les yeux) , li puings colper. A iex î fist H guarez kwre ; Ne li chaut gaires ki s'en muire ; ' Li altres fist tuit vifs bruilir (brûler), £ H altres en plumb builir.

( Vers 6095 et »uiv. )

Il est inutile de dire , d'après les divers exem- ples que nous venons de citer, qu'on ne peut

* A tels il fit cuire les jarrets ,

Se souciant peu qu'ils en mourussent.

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DE JUMIÉGES. 3l

trop se garder de confondre, comme plusieurs écrivains semblent l'avoir fait , Vénervation prise dans le sens dont il s'agit ici, avec la castration. Maintenant, rentrons dans notre véritable sujet en revenant au fameux tombeau des Enervés.

Les siècles de l'antiquité nous ont, comme ceux du moyen-âge, transmis une foule défaits, dont les uns sont incompatibles avec la raison et la vérité, et les autres avec cette dernière seu- lement. Les premiers, parce qu'ils ne sont point dans l'ordre de la nature; les seconds, parce que , ne reposant que sur des croyances locales , dont il est presque toiyours impossible de dé- couvrir la source , ils sont repoussés par l'his- toire, à laquelle ne peut les rattacher aucune concordance, quand même ils ne sont pas, qui plus est, en contradiction avec elle.

Teflq est, malgré sa célébrité, malgré la créance que lui; accordèrent une multitude d'anciens écrivains ' , malgré les monuments mêmes qui semblaient constater cette tradition mensongère, la fameuse anecdote de la révolte impie et du supplice des deux premiers-nés de

1 Y. Dtuoonstier , Ntustria pia , art. Gemm. , p. 317.

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32 LES ÉNERVÉS

Clovis II et de Bathilde , son e'pouse. Cependant, fort de ses autorités, et s'appuyant encore sur celle de ses manuscrits et de son nécrologe, Jumiéges prétendait recéler dans ses murs les dépouilles mortelles de ces coupables princes qui n'existèrent jamais ; il opposait au doute, à la critique elle-même, leur prétendu tombeau décoré de leurs statues , des fresques , des bas- reliefs , des inscriptions , garants insidieux de cet événement apocryphe, qui semblèrent dépo- ser contre la fidélité de l'histoire , jusqu'au mo- ment où la révolution vint les anéantir.

Je ne prétends point résoudre entièrement cette espèce de problème ; mais si le curieux mausolée dont il est question fut quelquefois dessiné, ce qui n'a rien d'improbable , il est au moins très-certain qu'il n'a jamais été publié par le burin, et je ne veux que prouver, en faisant connaître l'unique et triste débris que j'en ai pu recueillir * , à quel point on exagéra l'antiquité

1 Depuis la première publication de la notice de M. Langlois , qui ne connaissait alors qu'une des têtes en pierre du tombeau des Enervés , à laquelle il veut faire ici allusion , le propriétaire actuel des ruines de l'abbaye de Jumiéges, TYI* Casimir Caumont, en faisant

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DE JUMTÉGES. ' 33

de cette sépulture. J'attache d'autant plus d'im- portance à cette preuve, que Terreur que je vais signaler étant commune entre les écrivains qui réfutèrent l'histoire des Enervés , et ceux qui la donnèrent comme certaine , elle a néces- sairement influer, malgré leur dissidence, sur les opinions des uns et des autres.

Ces aventures fabuleuses des fils anonymes de Clovis II , que des savants illustres ont cru pouvoir enter sur des vérités historiques, n'ont très-probablement d'autre fondement que les fictions dont quelque moine aura , suivant l'an- tique usage , orné les actes de sainte Bathilde , sources de tant de doutes, de tant de discussions ; mais cette histoire , écrite avec quelques légères variantes , n'est point sans intérêt dans nos an- ciens manuscrits, et comme elle y est conçue d'une manière qui lui imprime le caractère de

déblayer l'église de Saint-Pierre , a découvert , bien que mutilés , les restes presque complets des deux statues qui décoraient ce mau- solée , et les a rétablis religieusement à l'endroit même qu'elles oc- cupaient dans l'origine. M. E.-H. Langlois s'empressa de dessiner ces précieux débris et d'en perpétuer le souvenir au moyen de la gra- vure. Cette planche remarquable est placée en tête de cet ouvrage.

A. D.

S

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34 LES ÉNERVÉS

notre vieille romancerie , le lecteur ne me saura peut-être p^s mauvais gré de lui faire connaître par extraits, ne fût-ce que comme monument litté- raire, ce qui se lit de relatif aux Enervés, dans une légende française de sainte Bathilde, manu- scrit du fonds de Cangé , conservé à la biblio- thèque royale l. J'emploîrai souvent les propres expressions du traducteur , pour lui donner une idée de la naïveté du style.

v Clovis II cédant au pieux désir d'aller faire » $es dévotions dans la Terre-Sain te, fit assem- » hhr tous les princes et les barons de sa terre

1 Dans ce manuscrit coté *°\\9' , la vie de sainte Bathilde est désignée sous ce titre : « La vie et légende de nostre bonne et glo- » rieuse mère sainte Baultheur f , Royne de France ». Il paraît , par le style , appartenir au xv« siècle , et n'offrir que la traduction de la vie latine de la même sainte , qui se trouve à la bibliothèque de Rouen , dans le manuscrit 87 ( Normandie ) , provenant de l'abbaye de Jumiéges. On ne sait si ce dernier livre est l'ancien manuscrit même dont parle Duplessis, p. 261 , t. 2 , de sa Descrip- tion de la Haute-Normandie , ou s'il n'en est qu'une simple copie. Au reste , MM. Lespine , Hase et Méon , auxquels j'ai soumis le fac-similé d'un de ses passages , ne le font point ( telle était l'opinion que j'avais moi-même hasardée ) remonter au-delà du XVe siècle , malgré l'avis contraire de quelques personnes qui supposent qu'il pourrait être plus ancien d'un ou de deux siècles.

1 BaltechUdis , Bathildis , Bathilde , Ballhilde , Baudour , Bautr» , Banpthenr, Bautbrach.

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» pour disposer au régime et gouvernement du » royaume de France , tant qu'il just revenu de » son pelerinaige ». Ceux-ci le prièrent de faye couronner son aîné fils à Roy, afin qu'il gardât sa terre pendant son absence , sous le conseil de la reine Bathilde, sa mère , et ce monarque ayant investi ce jeune prince de cette dignité tempo- raire, partit et parvint en Palestine, il séjourna grand pies ce. Pendant ce temps , le jeune roi , dont le gouvernement avait été d'abord signalé par l'exercice de toutes les vertus, finit par « despriser en telle manière sa saincte mere la » Royne Baultheur, que toutes les choses qu'elle » disposoit estre faictes, il faisait le contraire et » tant admonesta son frère mineur qui cncores » ce tenoit au conseil de sa mère % qu'il le fist oc* » corder à sa voullartté ». Aussi Bathilde fut-elle exclue , par ses fils ingrats , àuconsceilduroyaulme, et les choses commencèrent dès-lors à marcher de mal en pis. Pendant ce temps, Clovis II con- tinuait toujours ses dévotions au saint sépulcre, « il s' estait mis a son povoir au sainct service » de Nostre-Seigneur. Unjouradvinst que la noble » chevalerie du Roy lui parla du gouvernement du » royaulme de France », et dans l'instant même,

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36 LES ÉNERVÉS

où, de tendresse «H l'idée de sa femme el de ses enfants, il délibérait s'il resterait en Palestine on s'il retournerait dans ses états, un Français, arrivant à Jérusalem , lui apprit la rébellion de ses fils contre leur mère. Cette nouvelle ayant terminé ses irrésolutions, il reprit, sur le champ, le chemin de France.

Au premier bruit de son retour, les princes rebelles se consultèrent sur le parti qu'ils devaient prendre , c'est-à-dire s'ils invoqueraient la clé- mence de leur père, ou s'ils lui disputeraient l'entrée de son royaume ; ayant, par Y admoneste- ment du diable, élu ce dernier parti , « assemble- » rent tous les gens d'armes quilz povoient et » garnirent les citez et les chasteaux ; les Fran- « ç ois furent tous avecques eulx , les ungs à » force , les aultres pour les grandz dons quilz » leur donnoient » ; ils s'allièrent même tous leurs voisins et tous les estr anges qu'ils purent trouver, et fermèrent ensuite à leur père toutes les voies de retour. Dans ces pénibles conjonctu- res, Clovis, désirant les amener à résipiscence , leur envoya des messagers chargés de leur por- ter de sa part des paroles de paix et de bonté ; mais « tout ainssy que le serpens estouppe ses

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» orailles, que V enchanteur ne le puisse enchan- » ter 1 , ainssi estoupperenUïlz leurs orailles et « leur cueur contre le débonnaire mandement et » humble prière de leur pere », tellement que les messagers n'échappèrent des mains de ces' forcenés, qu'au péril de leur vie. L'infortuné monarque ayant reçu ces nouvelles > rassura les siens contre la défiance que leur inspirait leur petit nombre , et leur ayant > dans une harangue fort chrétienne , promis la victoire , aucuns de ceux qui tenaient son parti , loin d'oser le dis- suader « se sinerent tous du sine de la croix au » Saulveur du monde , et s 'en armèrent puis » allèrent en bataille contre leurs ennemis. » Invitée par son époux à l'aider par tous les secours humains possibles , mais surtout par ses prières , « la bonne royne Bauptheur obéyst » en tout au Roy son seigneur, lequel approcha » près du lieu estoient ses enfens, entra en » son royaulme et en sa terre et ordonna ung » chas tel estre faict en une partie de son royaulme.

1 Admodùm serpe ntis qui ne ab incantanlibus incantari posset cauda aures suas obturât bisulca. Vita S* Bathildis, Manu se ri p. bib. Roth.

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38 LES ÉNERVÉS

» Les enfens qui ses choses ouyrent assemblèrent » à leur poçoir tous ceulx qu'ilz peurent et firent » ung cry, et une grand noize 1 , puis vindrent » moult orguilleusement contre leur pere lequel » assaillirent, et ceux qui estoient en son ayde ». Mais le ciel indigné combattit lui-même contre ces fils dénaturés; leurs plus braves partisans, au milieu de la plus sanglante mêlée , donnè- rent les premiers le signal de la déroute , et ces deux malheureux princes tombèrent eux-mêmes vivants entre les mains de leur père. « Lorsqu9on » les eust admené deuant luy, il commanda » qu9 Hz fussent lyez ; puis se départit de ce lyeu, » et s9 en vinst en France. Par tout il venoit » on lui rendoit les clefz des citez, des villes et » des chateaulx à sa voullanté , lesquelles on

» auoit garnies pour résister contre lui.

a 0! qui pourrait raconter la grande joye que » le Roy et la Royne eurent quand Hz se ueirent » Vung Vaustre. Le Roy ne seiourna guieres » qu9H ne mendast les saiges de son royaulme » pour juger ses enfens du cryme qu 9 Hz auoient

1 ... Cum immani clamore et tumultu patrcm et ejus cotdj li- totes superbientes aggrediuntur ? Manuscrip. sup. cit.

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» commis...*.... et leur demanda quel conscrit » Hz donneroient , ceulx furent moult hébays » et ne savoient que respondre au Roy fors qu'ils » respondirent pour soy excuser que les plus » grandz barons et les plus grandz de France » n'y esloientpas, et que sans eulx n'en feroierd » pas jugement.

» Quant le Roy, qui moult désir oit le jugement » et la responce dés saiges de son royaulme , » uist qu'ilz ne uouloient faire jugement de ses » enfens , fst assembler tout le menu consceil » de France 1 , et leur dit tout ce qu'il auoitdit » aulx aulires. Si furent moult longuement à » consceil ensembles » , et finirent par venir déclarer au Roi que ut sauhe sa grâce et son » commendement » il ne leur appartenait pas de » asseoir jugement sur royalle lignée », et que c'était à lui seul à prononcer dans un cas aussi

1 11 ne paraît guère possible de concilier cette expression du traducteur avec le texte latin qui porte commune Francorum con- silium, ce qui semble désigner une assemblée générale des Français. Au reste, l'embarras et la confusion qui régnent dans cet endroit de la légende , démontrent que son auteur vivait à une époque Ton était déjà devenu fort ignorant sur un des points les plus obscurs de notre histoire , l'état de notre législation sous les première et deuxième races.

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4o LES ÉNERVÉS

grave. « Quand la sâincte Royne ouyt que les » barons et seigneurs ne voullurent juger , si dit » deuant tous ceulx qui estoient : « // conuient » que chascum porte la paine de son péché, soit » en ce monde, ou en Vaustre , et pour ce que » les paines de ce monde sont plus petites que » celles de Vaustre , et aussi affin que les aultres » filz de Roy Hz prennent éxemple et ce chas- » tient de uouloir entreprandre si grand cryme » contre pere et mere; et pour ce même quHlz » renyoient leur pere , ojrans tous, MOI JUGE, » Hz perderont à tousiours Vhéritaige telle quilz » deburoient auoir au royaulme , et pour ce » quilz portèrent armes contre leur pere , IE JUGE » quHlz perderont la force et la uertu du corps. »

Clovis II ayant confirmé le jugement de sa femme. « la saincte Royne tantost fist admener » deuant elle ses deulx enfens, et leur fist cuyre » les iarrectz deuant tous ceulx qui estoient », et qui s'étonnèrent de l'endurcissement du cœur du Roî.

Les pauvres princes , pénétrés du regret de leur faute , soutinrent avec une sainte résigna- tion cette opération cruelle , et de ce moment « babendonnerent leurs corps et leur cueur au

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» service de leur créateur en uigilles , en orai- » sons , en aulmosnes et en moult de manières » d'abstinences de leurs corps; en telle sorte » demourerent en la maison de leur pere.

» Le Roy qui regardoit ses enfens que nulle » foys ce leuoient , mais tousiours se séoient, en » eust pitié au cueur 1 ; et ung jour uinst à la » Royne pour lui descouurir sa pancée , et luy » dit: « Ah! a Dame, comme pourrions-nous y> ueoir toute notre uie , ne endurer la tribulation » de noz enfens ; et d'aultre pert, comme endur- » rerons-nous que nous les séparons et osions » d'auecques nous , et que nous ne les uoyons » james ? »

Dans la pieuse réponse que Batljjlde fit à son époux , elle le persuada que l'infortune des princes était un résultat des vues que le ciel avait sur eux, et l'assura que Notre-Seigneur ne

1 « Postra rex Clodoveus , filios suos semper sedere et rntn- çuàm stare , aliïs circà ipsos ludentibus ephebis prospiciens , pa- terni animi pietate tactus , etc. » Vit. S. Bath. Manuscrip, bib, Roth., sup. c.

On voit , par cet extrait du latin , que la douleur de Clovis était encore irritée par le contraste qu'offraient l'impotence incurable de ses fils et la joyeuse agilité des autres jeunes gens.

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tarderait pas à manifester sa volonté à leur égard. En effet, peu temps après, touchés de la douleur de leur père et des saintes remon- trances de leur mère , ils prièrent celle-ci de les mettre en religion, loin du palais paternel , afin qu'ils pussent obtenir par leur pénitence ré- mission de leur péché. Clovis, averti de leur dessein , allait délibérer sur le choix de leur retraite , mais la Reine lui remontra que cette affaire regardait providence , et qu'il fallait remettre les princes à la merci de Dieu. « Pour- tant, très-cher Sire, continua-t-elle , il seroit conuenable que leur fissiez faire une nef en Scainne (Seine) si bonne et si grande que leur uiure ^tjleur uesture puisse estte auecques eulx 1 , puis les deulx enfens ce mectcront dedans , et ung seruiteur qui les seruira , et quant nostre Seigneur les aura conduitz où" son bon plaisir sera , le seruiteur reuiendra et nous dira le pays et le lyeu de leur habi- tation. »

Ce conseil de Bathilde fut exactement suivi :

' Le père Duplcssis est probablement le seul qui rapporte qu'ils furent embarquc's sans provisions de bouche.

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DE JUMIÉGES. 4^

on manda des ouvriers qui construisirent incon- tinent « la nef comme la Royne Tauoit deuisée, » y faisant chambrettes et habitations telles qui » leur appartenait pour enlx (les princes), et » pùûr leurs choses. » Bientôt tout étant disposé pour leur départ, les deux jeunes gens , pleins de confiance dans le ciel, s'embarquèrent en présence du peuple assemblé et quittèrent la rive , descendant « contreual Scaine non mye à » force (Fouirons , ne per le conduicts de nullujr » qui les conduysast , fors de nostre seigneur tant » seullement , qui leur fit la terre tant eslongner

» qu'ils uindrent en Normendie 1 et illecques

» prindrent port en un lieu qui estoit enui-

» ronné de grandes montagnes plaines de fosses » et de roches. Près de la nef estoit , et

1 Reccsserunt itaque juçenes a matre sanctissimâ , non arche- monis , non remorum , non navitarum ope navigantes ; veriim in superficie Sechane fluçii ad libitum undarum navisque , ut a multis videbatur,fluitantes sicut a volubilitate aquœ deferebantur , paula- tim natale regnura relinquerunt. Relictis verô ab eis Francorum fmîbus , Normanniam ingressi , in confinio Galceti 1 , inter montes rutmerosos , rupesque fragosas , non navalibus instrwnentis ad/uta, std soli Dei dispositione ducta navis upplicuit. Vit. S. Battu Manuscrip. bib. Roth. sup. c.

1 Calceti pour Cateti nVst point , comme on Va. cru , nne faute de copiatev

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» elle auoit prias port , auoit un lyeu que ceulx » du pays appel oient Jumy ères \ un salnct » homme demouroit et auoit nom Philebert et » tenait illecques V ordre et la reigle luy et ung » aultre moine. » Ce vénérable solitaire vit avec un extrême étonnement cette barque aborder dans ces lieux sauvages , et s'approcha des jeunes princes qu'il reconnut k la richesse de leurs vêtements pour être de « moult haut lyeu » et de grand lignaige. » S* étant informé de leurs aventures, il les mena, bénissant Dieu, « en son habitation au quel y auoit un moustier » de monsieur sainct Pierre, le prince des apos- » très. » Bientôt avertis par le serviteur qui s'é- tait embarqué avec leurs deux fils , « le Roy et la » Royne uinrent au lyeu estaient leurs en- « fens pour le uisiter et pource qu'il es toit petit, » le firent moult richement èdiffiè au non de » sainct Pierre , en l 'honneur du quel le lieu estait » premièrement fondé ; et quant y eurent mys » grant multitude de moynes, enrrichirent le » lyeu y donnant de grandz terres et de grandz

* Dans le lalin, Gemme.

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» rentes , en l'honneur de Dieu, de leurs en- » fens , et du royaulme de France du quel ilz » estaient partis en la manière que dessus est » dict. Apres ses choses s'en retournèrent le Roy » et la Royne en France , louant et magnifiant » nostre seigneur. Les deulx enfens demourerent » illecques perséuérant en leurs bons propoz et » firent en la ditte habitation bienheureulx seruice » jusques à la fin de leurs jours qu'ilz trespa~ » cirent de ce siècle , et que Nostre-Seigneur reçeut » leurs âmes en paradis. »

Tels furent, disait-on, les personnages dont les cendres reposaient sous le mausolée dont nous allons donner la description, d'après le père T. Duplessis : « Dans l'église de Saint- » Pierre est un tombeau , dit-il , qui a donné » jusqu'ici bien de l'exercice aux savants. Il est » élevé de deux pieds ou environ au-dessus du » pavé, et représente en relief deux jeunes sei- » gneurs, âgez de 1 6 ou 1 7 ans au plus, couchez » de leur longueur sur le dos. Leur habillement » est noble: ce sont de longues robes qui leur » descendent jusqu'aux pieds ; la tunique inté- » rieure , fermée sur la poitrine avec une boucle » ou une agraphe de pierreries, laisse le cou

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46 LES ÉNERVÉS

?> entièrement découvert : ils ont la tête nue, » ceinte en forme de diadème d'un bandeau » semé par intervalles de pierres précieuses ; » leur chevelure frisée et bouclée ne descend » guères au-dessous des oreilles ; enfin, leur » chaussure était liée vers la cheville du pied » simplement , mais l'extérieur de cette espèce » de brodequin ne paraît plus , parce que les » pieds ont été brisés. »

« On a jeté, dit plus bas l'auteur précité, vers » le XIIe siècle , une couleur d'azur sur la base de » leur mausolée : on y a semé quelques fleurs *> de lys d'or 1 ; enfin, on y a joint ces quatre

1 Ici Dom Duplessis termine , par une date erronée , une descrip- tion incomplète. Non seulement la base de ce mausolée était débo- rée comme il le dit, mais les statues elles-mêmes étaient peintes , suivant le témoignage de Dom A. Langlois , dans son Brief recueil des antiquités de Jumiéges , se trouve l'apologie dont nous allons parler: « Sur ce tombeau, dit-il, sont les deux figures et effigies » de ces deux fils , eslevez en sculpture fort antique , vestus de » longs habits diapréz et poursemez de fleurs de lys sans nombre, » en la façon des anciens Rois. »

Sous le règne de Philippe de Valois , l'église de Saint-Pierre fut entièrement restaurée ; l'or, le cinabre et l'àzur revêtirent ses formes élégantes et nouvelles du plus brillant éclat, et toutes les sculptures qui décoraient ce somptueux intérieur , jusqu'au tombeau des Énervés sans doute , furent comprises dans cette coloration géné- rale dont quelques figures de ce joli temple offrent encore, ainsi que ses ruines, des vestiges assez considérables.

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DE JUMIÉGES.

4:

» vers qui paraissent à plusieurs savants n'être - » que l'abrégé du roman :

» Hic in honore Dei requiescit stirps Clodovei , Patois bellica gens , bella salutis agens.

Ad votum mains Bathildis pœnituere

Scelere pro proprio , proçue labore patris. »

Malgré ce tombeau , ces statues et cette épi— taphe , l'histoire que nous venons de rapporter trouvait déjà des incrédules dès le XVIe siècle même , et jamais un écrivain , doué d'une cri- tique éclairée , ne tenta de la concilier avec ce que les historiens authentiques nous ont trans- mis sur le règne de Clovis II, prince volup- tueux, à demi-imbécille, un des plus sédentaires de nos rois fainéants , qui n'eut véritablement de sa femme Bathilde d'autres fils que Clotaire , Çhildéric et Thierry, qui tous trois furent rois après lui ; qui ne nût jamais le pied hors de son royaume, et qui mourut âgé, selon les uns, seulement de 21 à 22 ans , et tout au plus , selon d'autres, de 26 à 27.

Cependant les partisans de ce fait apocryphe ne se tenaient pas pour battus par cela ; sans exhumer ici leurs doctes raisonnements , nous dirons seulement deux mots de la principale

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48 LES ENERVES

apologie qu'on ait sérieusement écrite en faveur de ce sujet. Elle eut pour auteur D. Adrien Lan- glois , grand prieur de Jumiéges ; c'est Belle- forest surtout que cherche à combattre le bon religieux: « Si les anciens historiens, dit-il, » n'ont rien écrit de l'aventure des Enervés, », ce fut par respect pour le sang dont sortaient » ces illustres coupables. » Mais qui nous a donc appris que leur père lui-même fut un homme intempérant et luxurieux 1 ? Qui nous a révélé les effroyables atrocités de la maison du premier Clovis ? La brièveté de la vie de Clovis II ne l'embarrasse en aucune manière : « Salomon » et Achaz engendrèrent, poursuit-il, dès onze » ans , et rien ne prouve que le monarque fran- » çois n'en ait pu faire autant. » Risum teneas! En admettant le fait, la rébellion des jeunes princes n'en paraît toujours pas moins incom- patible avec la faiblesse de leur âge. L'apolo- giste prévient cette objection en alléguant des exemples d'enfants précoces , tels qu'Annibal ,

1 « Les autheurs de ces temps-là , dit Me'zeray, accusent Clovis » de s'estre abondonné aux débauches de la bouche et des femmes. «

{Abr. chr. de F H ht de France.)

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DE JDMIÉGES.

Clotaire II , etc. Au surplus , l'existence du tom- beau ne souffre aucun doute ; il est, suivant l'au- teur, aussi antique que l'église de Saint-Pierre , construite, assurait-il, depuis près de mille ans 1 ( c'est ce que nous allons vérifier tout-à-l'heure ) ; et si vous vous étonnez de ce que ce tombeau n'ait pas péri dans le sac de Jumiéges , par Hastings, le bon prieur se contente de vous protester qu'il ne périt pas , sans vous donner la moindre raison de cette miraculeuse excep- tion. « D'ailleurs, vous dit-il, » (oubliant que les nombreux indices de la propagation d'une erreur ne peuvent l'empêcher d'être enfin reconnue pour une erreur) « les monastères de » Chelles et de Corbie , également fondés par » la Reine Bathilde, conservent des figures, des » tapisseries, des inscriptions, des épigrammes » constatant aussi cette histoire, etc., etc. »

Voilà sommairement ce qu'on trouve écrit de moins ridicule, peut-être, en faveur de cette anecdote ; cependant cette tradition , ce tom- beau si fameux , le nom qui lui était imposé , ne

1 Le père A. Langlois mourut, suivant De Fontette, en 1627.

4

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5o LES ÉNERVES

devaient-ils pas se rattacher à quelque fait réel dans la transmission duquel il n'y avait seule- ment qu'erreur et confusion. Il ne s'agissait donc alors que de remonter à la véritable source , et c'est, comme je l'ai déjà dit, ce qu'ont tenté de faire plusieurs savants dont il est important de rappeler ici les opinions les plus plausibles.

L'illustre Mabillon, qui n'avait pas besoin de son immense savoir pour sentir combien l'histoire des fils de Clovis II est absurde , cher- che à trouver les Enervés dans les événements du Vllic siècle. Il rapporte que Tassillon, duc de Bavière, ayant, à l'instigation de Luitberge, sa femme , soulevé les Huns contre Charlemàgne , fut condamné comme coupable de lèze-majesté, mais que sa peine ayant été commuée par un effet de la clémence royale, il fut simplement tondu avec son fils Théodon, d'autres ajoutent avec son deuxième fils Théodebert, et confiné dans un monastère, sur le nom duquel, de l'aveu de ce savant bénédictin, les écrivains anciens et modernes ne sont pas d'accord, les uns pensant que ce fut celui de Saint-Nazaire de Laursheim, d'autres celui de Jumiéges près Rouen , d'autres le petit couvent de Saint-Goar,

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dépendant de l' abbaye de Pruim sur le Rhin t et d'autres enfin rapportant, contre l'avis de ceux qui citent Jumiéges comme le lieu de la réclusion de Tassillon et de Théodon, son fils, que ce dernier fut renfermé dans le monastère de Saint-Maximin de Trêves. Peut-être, dit Mabillon, peut-on concilier des opinions si opposées , en disant que Tassillon fut rasé dans le monastère de Saint-Goar, et Théodon dans celui de Saint-Maximin, qu'ensuite ils furent conduits l'un et l'autre dans l'abbaye de Laurs- heim, et enfin éloignés de la Bavière, pour leur ôter les moyens de susciter de nouveaux troubles, et transférés, après le concile de Francfort, à Jumiéges, ils moururent.

Ailleurs , Mabillon s'exprime d'une manière un peu plus positive: à peine, dit-il, avait-on dressé le troisième canon du synode de Franc- fort , dans lequel il s'agit de Tassillon , cousin du roi par , Chiltrude sa mère , sœur du roi Pépin , et qui avait été long-temps duc de Ba- vière, que celui-ci comparut, dès qu'il fut revêtu de l'habit monastique, debout, au milieu du concile, implorant le pardon des fautes qu'il avait commises , tant contre le défunt roi

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5fc LES ÉNERVES

Pépin que contre Charles , et demandant avec instance qu'on lui pardonnât comme il le fai- sait lui-même à ceux qui auraient pu chercher à lui nuire ; alors il renonça de son plein gré à toutes ses prétentions sur le duché de Bavière, tant en son nom qu'en celui de ses enfants, pourvu seulement que Charles eût pitié de ces derniers. Le roi, touché de ce discours, lui pardonna ses crimes avec bonté , l'engagea à compter sur la miséricorde de Dieu et sur sa propre indulgence , et ordonna de faire de ses dispositions trois expéditions (très brèves) , conçues dans les mêmes termes, l'une pour être conservée dans son palais , l'autre pour être délivrée à Tassillon, afin qu'il la gardât avec lui dans son monastère, et la troisième pour être déposée dans la chapelle du palais {sacri palatii). On ne parla plus depuis de Tas- sillon, qui probablement, continue Mabillon, mourut avec Théodon, son fils, dans le monas- tère de Jumiéges , ils furent ensevelis l'un et l'autre dans l'église de Saint-Pierre , l'on voit encore les tombeaux de ces princes , ce qui a donné lieu à la fable si répandue de l'énervation des fils de Clovis II , qui s'étaient

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DE JUMIÉGES. 53

rendus coupables. du crime de lèze-majesté. C'est ainsi, conclut le savant religieux, que Terreur s'étant une fois accréditée , usurpa la place de la vérité.

J'ai cru nécessaire de rapporter ces divers passages des Annales bénédictines, qui ne nous donnant pas l'assurance formelle de la mort de Tassillon et de ses fils à Jumiéges , nous prou- vent , au contraire , que l'histoire de ces prin- ces, dans laquelle il ne s'agit que de clémence, que de pardon accordé avec un titre de garan- tie, et nullement de supplice, ne paraît point se rattacher au tombeau des Enervés , au moins sous le rapport du nom qui l'a rendu si cé- lèbre \

1 Les annales connues sous le titre de pétavicnnes , qui s'arrê- tent à Tan 799 , ne laissent aucun doute sur la réclusion de Tassil- lon à Jumiéges : Taxilo dux tonsus est retrususgue gemetico mo- no sterio.

Les annales nazariennes , qui s'arrêtent à peu près à la même époque, le disent également : Rex... adsanctum Gannarium,juxta Rheno jlumine eum transmisit , et ibidem clericus effecttts est, et indè exiliatus est ad cœnobium quod appellatur Gemeticum. L'opinion du savant Mabillon acquiert un nouveau degré de certitude par la découverte faite sous la pierre sépulchrale dés Enervés , de deux squelettes couchés côte à côte , dont Pun appartenait, d'après l'examen des hommes de Part , à un individu d'un âge avancé.

A. D.

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Malgré les témoignages précédents , et ceux que nous allons rapporter encore de la clémence du fils de Pepin-le-Bref envers Tassillon , tous les écrivains étaient loin d'être d'accord à cet . égard.

Témoin, Hondius, citéparDucange(V. Glos., verb. Abacinare 1 ), qui, dans son histoire de l'abbaye de Poligny , rapporte que ce malheu- reux duc de Bavière fut , par ordre de Charle- magne , privé de l'usage de la vue , au moyen de deux bassins de métal incandescents. « Tassi- lonem per duarum pelvium ignitarum Caroli- magni jussu fuisse excœcatum. »

Ce supplice barbare datait dès lors de la plus haute antiquité , et ce fut par un semblable moyen que Henry Ie', roi d'Angleterre, eut l'exé- crable cruauté de faire brûler les yeux de son frère aîné , notre infortuné duc Robert-Courte- Heuze. Mais revenons au véritable objet de notre notice.

Abacinare, abbacinare ; oculis privare , excaecare , presertîm per ferrum candens aut pelvim ferream vel aeream (quam Itali et noslri Bacinum vocant, unde vocis etymon) oclius exesecandi ob- jectant. Gang.

Hondius , in Hist. Monasterii Polingensis.

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DE JUMIEGES. 55

Le père T. Duplessis 1 , qui range , ainsi <jue Mabillon , l'histoire des (ils de Clovis II au rang des fables, ne partage pas cependant l'opinion de ce grand homme , quant à ce qui regarde les princes de la maison de Bavière.Après avoir fait une courte mention des enfants de Carloman , fils de Pépin , qui se révoltèrent contre Charle- magne, leur oncle, qui leur fit grâce, en ne leur laissant aucune part dans la succession de leur père , on suppose bien , dit-il , que ces jeunes princes passèrent peut-être le reste de leur vie dans un cloître ; mais ce ne fut point contre leur père qu'ils se rebellèrent, et moins encore contre leur mère , qui prit même ouver- tement leur parti , et les autorisa dans leur ré- volte. Ne serait-ce donc pas plutôt, continue Duplessis , les enfants d'un autre Carloman , fils aîné de Charles-Martel , et frère de Pepin- le-Bref ? Ce Carloman , vaillant guerrier, après s'être dégoûté du monde , s'ensevelit vivant au fond d'un cloître; la principale raison qui dé- termina sa retraite n'est point connue ; quelques

1 Voyer sa Description historique de la Haute - Normandie , tom. 2, p. 261.

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56 LES ÉNERVÉS

chagrins domestiques ne pourraient-ils pas y avoir eu bonne part. Il avait plusieurs enfants ; selon deux anciennes chroniques , ces enfants furent tondus, c'est-à-dire dégradés et rendus inhabiles à monter sur le trône. Pourquoi ton- dus ? Pour satisfaire peut-être à l'ambition de

Pépin , peut-être pour les punir de quelque

attentat réel. N'auraient-ils pas levé l'étendard contre leur père dans la révolte de Gripon, frère de ce prince , qui fut puni de mort pour s'être soulevé contre lui?... Fidèle aux intérêts de son mari , leur mère se sera attiré de leur part quel- qu'outrage sanglant, dont on les aura punis, ainsi que de leur révolte , p.ar la brûlure des nerfs , ensuite par la dégradation ; elle s'appe- lait peut-être Bathilde , alors il ne serait pas surprenant que dans les siècles suivants, on eût fait ces énervés fils de Clovis II , parce que son épouse , beaucoup plus célèbre et plus connue que celle de Carloman , avait porté le même nom que cette dernière princesse.

Telle est l'opinion du père Duplessis, à la- quelle il donne beaucoup plus de développe- ment dans son ouvrage, mais qui n'offre en somme qu'un enchaînement d'hypothèses bien

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DE JUMIEGES.

plus incertaines que les conjectures de Mabil- lon 1 , auquel il reproche , avec raison , cepen- dant , de voir les effigies de Tassillon et de son (ils sur le tombeau de Jumiéges, qui présentait, au contraire , celles de deux adolescents du même âge \

Le père Duplessis eut pu relever une erreur bien plus considérable encore , que commet André Duchesne dans le premier volume de ses Historiée Francorum tecriptores : « On voit » assez, dit ce savant écrivain, après avoir parlé » de Tassillon , qu'il est mort à Jumiéges ; or , » il est permis de soupçonner que les trois

1 Le Journal des savants ( Oct. 1760, et ... 17£1 ), en faisant l'éloge de l'article de Duplessis sur les Enervés, adopte cependant de préférence l'histoire de Tassillon. Le journal de Trévoux se déclare , au contraire , en faveur de celle des fils de Carloman.

» Tassillon avait, lors de sa réclusion à Jumiéges, 5& ou 55 ans. T\ Moréry , art. T fias s il Ion.

En donnant à ces statues les apparences du même âge , le sculp- teur s'était conformé à la tradition du monastère , qui faisait deux jumeaux de ces princes fictifs ; c'est ce que l'on avait exprimé pro- bablement à l'époque de la fabrication du mausolée , par l'inscrip- tion suivante placée sur la porte de l'ancien cloître détruit vers 1530, pour en construire un magnifique qui subsista jusqu'à la révolution :

Jumegia ex natis Clodovœi dicta gemellis Aucta refulgebat nongentis fratribus olim.

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58 LES ÉNERVÉS

» Enervés, comme on les appelle, qui ont été » inhumés dans ce monastère , et dont on voit * encore aujourd'hui les tombeaux dans l'église » de Saint-Pierre , sont Tassillon lui-même et » ses fils Théodon et Théotbert, quoique la » tradition du lieu dise que ces tombeaux ren- » fermaient les trois fils de Clovis et de Ba- » thilde. »

Nous devons prévenir les inductions vicieu- ses qui pourraient naître encore du passage précité, en affirmant, avec la plus entière certi- tude , que l'église de Saint-Pierre ne renfermait qu'une seule sépulture décorée de statues, sur laquelle étaient couchées celles qui font l'objet de cet ouvrage et que jamais la tradition dont parle Duchesne n'a porté le nombre des Ener- vés au-delà de deux.

Il me reste maintenant à exposer le plus succinctement possible mes propres opinions, sinon sur les Enervés eux-mêmes , au moins sur le monument qui leur était consacré.

Je ne me permettrai point de combattre les inductions plus ou moins plausibles qu'on a tirées des histoires de la famille de Tassillon et de celle de Carloman , ni ne me hasarderai à

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nier que l'une ou l'autre n'ait pu fournir le canevas sur lequel on a brodé la fable des fils de Clovis II ; mais je ne crains pas d'avancer de nouveau que cette même fable est l'ouvrage d'un légendaire , et bien postérieure aux événe- ments avec lesquels Mabillon, Duplessis et au- tres cherchent à la concilier *. Tout porte à croire que , loin de lui réfuser leur assentiment , les moines ne manquèrent pais d'adopter avi- dement cette fiction, qui ne pouvait qu'ajouter à la célébrité de leur abbaye , en donnant à sa

1 Un secrétaire-d'état qui visitait en février 16&0 les antiquités de Jumiéges , manifeste , dans la relation de son voyage en Nor- mandie, la même opinion sur l'auteur de cette histoire dont il donne un précis et qu'il regarde comme forgée dans le temps des expéditions d'outre-mer.

La révélation de l'existence du manuscrit se trouve ce juge- ment ne sera certainement point sans intérêt pour ceux qui se pro- poseraient de travailler à l'histoire civile de notre province. L'auteur, honoré de l'intimité du chancelier Séguier, se trouvait àla suite de ce ministre lorsqu' en 16&0 il fut envoyé par le Roi pour châtier les auteurs des troubles qui régnaient en Normandie et surtout à Rouen, depuis 1638. Ce manuscrit, en deux vol. in-f°, faisait autrefois partie de la bibliothèque Séguier; passé dans celle de Saint-Germain , il y portait le 1 598. Actuellement à la biblio- thèque royale , il y est classé dans le catal. suppl. , sous le 1055.

Je dois ce renseignement à M. Floquet fils, ancien élève de l'Ecole des Chartes , à la complaisance duquel je ne suis pas moins obligé qu'à celle de M. Fossard , bibliothécaire-adjoint de la ville de Rouen.

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fondation une origine également illustré et mer- veilleuse ; il est également probable qu'ils fini- rent plus tard par y croire eux-mêmes , et qu'ils agirent de bonne foi lorsqu'ils la revêtirent de caractères authentiques , jusqu'à fonder un obit solennel pour Pâme dçs malheureux fils de Clovis

Quant à l'époque à laquelle ce mensonge historique fut forgé , il est fort difficile de rien décider à cet égard , cepeijdant Guillaume de Jumiéges lui-même , ne faisant, en parlant de la fondation de cette abbaye , liv. I, chap. VI, de sa précieuse chronique , aucune mention de l'aven- ture des Enervés , le silence de cet écrivain doit être regardé , je pense , comme la preuve que cette fable , qu'il n'eût pas manqué de faire va- loir, n'existait pas encore de son temps; et d'un autre côté, la distinction constamment établie dans les manuscrits de la vie de sainte Bathilde, entre la France et la Normandie, qui n'y est

1 « Pro filiis Clodouej régis Francorum pater abbas celebrabit anniuersariurn ».

Necrol. Gemet.

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évidemment point regardée comme partie inté- grante de ce royaume , ne permet guère de douter qu'il serait inutile d'étendre ses recher- ches sur la publication de cette fable, au-delà de la dernière moitié du XIe siècle , ou posté- rieurement à la conquête de Philippe-Auguste, en 1204. Disons plus, quelqu'idée qu'on se puisse faire de l'ignorance des hagiographes et des romanciers de ces temps de confusion et d'oubli , il est impossible de ne pas penser que l'erreur qui transporte dans le vnc siècle les di- visions territoriales et les dénominations nou- " velles qui résultèrent du traité de Saint-Clair- sur-Epte , ne soit très-postérieure à ce grand et mémorable événement. Aussi le moine auquel on doit la légende dont il s'agit ou l'inter- calation de l'histoire des Enervés dans cette même légende, devait-il bien plus certaine- ment vivre du temps de Richard- Cœur- de- Lion ou de Jean-Sans-Terre, que vers la fin

* Bathilde , morte en 685 , fut canonisée par le pape Nicolas Ier , élu en 858 et mort en 867. Quarante-cinq ans après la mort de ce pontife, en 912, Rollon obtint de Charles-le-Simple la cession de la Neustric.

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02 LES ÉNERVÉS

de la seconde race de nos rois , comme on l'a conjecture.

Revenons maintenant au monument ', et con- sidérons que si les moines eussent fait élever, à l'époque de leur décès, un tombeau, soit aux fils de Carloman , soit à ceux de Tassillon , princes dépouillés , sans puissance , morts cap- tifs , sous le froc , et n'ayant à léguer que le sou- venir de leur infortune, il est douteux qu'on leur eût restitué dans leurs images les sym- boles de la grandeur , comme pour désavouer la justice souveraine qui les leur avait arrachés. Il est certain qu'on ne les eût point représentés tous deux dans la fleur de la jeunesse , à moins que de supposer gratuitement qu'ils moururent l'un et l'autre immédiatement après leur entrée dans le monastère. Mais ce que l'on doit re- garder comme très - positif , c'est que, quelles qu'eussent été les statues de ce tombeau , elles eussent infailliblement volé par éclats sous la hache des hordes du féroce Hastings. Les sé- pultures, en effet , n'échappaient qu'à grand prix à la rapacité des hommes du nord qui ne man- quaient jamais de les briser pour s'assurer si elles ne recelaient pas de l'or ou des joyaux ;

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aussi, ne trouvant personne à Jumiéges qui pût composer avec eux ' , ces barbares commirent- ils les plus épouvantables dégâts dans ce monas- tère , dont le sol encombré de piines attesta leur fureur, et resta désert * pendant près de soixante ans qui s'écoulèrent depuis le dernier sac jusqu'au règne de Guillaume-Longue-Epée.

Or, il serait ridicule de persister à croire que le tombeau des Enervés , détruit dans la révo- lution , pût avoir la moindre identité avec celui que nous venons de supposer. Non , certaine- ment , ce mausolée n'était ni du vine , ni du IXe siècle , comme l'écrit Duplessis , ni moins en- core d'un temps plus reculé , comme l'assuraient les religieux de Jumiéges, prétentions dans les- quelles ils ne pouvaient manquer d'être contre- dits, à moins qu'ils s'abstinssent de les faire

1 Por la poor è por le cri De Hastainz cil fel ( perfide ) anemi , Se sunt li muignes ( moines ) tuil fui ; Li mostier uni tôt soul guerpi. Paenz ( les païens) unt la vile alumëe , E l'abéie désertée (dévastée).

Roman de Rou, vers et suivants.

* Hdc itaque patratâ eversione , locus qui tanto 'honoris splen- dore dià viguerat, exturbatis omnibus ac subversis domibus , cepit esse cubile feraruni et volucrum. Wjll. Gemet. , lib. 1, c. 6.

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64 USS ÉNERVÉS

valoir en présence d'un antiquaire instruit des différents styles des arts et des modes succes- sives des Français , depuis rétablissement de la monarchie.

C'est sur les données positives qui résultent des recherches en ce genre , que je vais asseoir mon jugement.

Les statues des vme et IXe siècles étaient dé- mesurément longues et plates 1 ; les plis nom- breux de leurs vêtements maigres , menuisés , extrêmement rapprochés , s'arrondissaient mol- lement et au hasard en portions de cercle, comme dans toutes les productions des peintres et des statuaires du Bas-Empire , bien loin en cela de présenter ces brusques retours que produisent les plans anguleux des draperies gothiques dont les plis sont presque toujours savamment moti- vés par d'autres plis ; enfin , comme leurs fabri- cateurs étaient beaucoup plus près de l'antiquité

1 Ce type appartient , peut-être , plus particulièrement au XIIe siècle : M. E.-H. Langlois paraissait partager Terreur de ceux qui veulent reconnaître , dans ces statues longues et plates des portails de Saint-Germain-des-Prés , de Chartres , etc., des figures histo- riques de la première race. Au surplus , notre observation ne dé- truit pas l'induction que ce savant distingue' tire ici du style de ces figures , touchant l'âge de celles des Enervés. A. D.

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dont ils n'avaient point entièrement perdu de vue les modèles qu'ils imitaient avec autant de peine que de maladresse , ces statues laissaient souvent percer une prétention excessive à faire sentir le nu.

Les figures de nos Enervés , loin d'avoir au- cun rapport avec le style que nous venons de décrire , étaient au contraire sagement propor- tionnées , d'un relief très-prononcé , et leurs draperies d'un travail carré , ferme , simple et large.

Tel est le cachet des statues exécutées sous le règne de saint Louis ; et si j'avais le moindre doute sur l'âge du tombeau de Jumiéges , la tête que je publie, qui, malgré de graves mutilations, a conservé son diadème , sa courte chevelure

1 On sait que depuis la pénitence publique imposée à Louis-lc- Jeune par Pierre Lombard , évêque de Paris, les rois de France et les princes de leur sang cessèrent de porter, jusqu'à la majorité de Louis XUI , les cheveux flottants sur le dos et les épaules , par une sorte de renonciation au droit de chevelure royale , pour employer l'expression de François Hotman , qui , dans son livre intitulé Francogallia , a fait un chapitre exprès de ce droit , sous le titre De jure regalis capillitiï. Quant à l'espèce de nymbe ou de diadème que portaient les Enervés, n'offrant dans beaucoup de mé- dailles impériales , depuis Àurélien jusqu'à l'infortuné Constantin- Dracosès, que de fort légères variétés , mais très-exactement figuré

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LES ÉNERVÉS

ses principaux traits , enfin , la grâce et la naï- veté primitives «du travail, ne me laisseraient pas balancer un instant à prétendre que ce cé- lèbre mausolée ne pouvait remonter au-delà de la moitié du xme siècle au plus haut, et j'en offre utie preuve de plus, en ajoutant à ma planche , comme points de comparaison, des objets ana- logues appartenant à des monuments de cette époque l.

Comme nous l'avons vu dans le commence- ment de cet essai , l'abside de la grande église

sur plusieurs de celles de Conslantin-Pogonat , ce prince est représenté sans barbe , il est certain qu'il ne décora la tête des princes français que sous Louis VIII au plutôt.

1 Les princes dont nous joignons les effigies au fragment que nous publions , étaient tous de la famille de saint Louis. En voici les noms et l'indication des lieux se voyaient leurs diverses re- présentations :

1 . Philippe et Jean ( 2 ) de France , fds de Louis VIII et de Blanche de Castille , et frères de Louis IX. Ils moururent tous deux fort jeunes , quoique représentés , suivant un usage très-fré- quent autrefois, dans l'âge de l'adolescence. Ils sont tirés de la tombe plate en cuivre sous laquelle ils étaient inhumés , au milieu du chœur de Notre-Dame de Poissy. Ces deux enfants royaux , coiffés, couronnés et chaussés comme les Enervés de Jumiéges, étaient, ainsi que ces derniers, représentés couchés l'un à côté de l'autre.

3. Louis, fils atné de saint Louis, en 12&3, et mort en 1 260. Il est tiré de son efiigie^qui se voyait à Poissy ; sa robe

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A.

B.

4' m'ho,^,

A. b. Qttteï)' unîtes (ivuexvt* î) je^imrajje0.

1.2. /'A/'/i/yre et J<'<i/i t/e /''rn/ia*. Jrères ife Saint -/.ouis. 3. 4 5. /.ouù, Jt'an-Y/wtœa, /Jïfr/r,Mmtei/'///M (i . Zûuù de France, comte J'Avret/x <fc . /iliywine de/Viiti^e///. dit te Atinti.

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DE JDMIEGES. 67

de Jumiéges subit des métamorphoses considé- rables sous le règne de saint Louis. Les figures

était , comme celle des prétendus fils de Clovis II, de couleur d'azur et parsemée de fleurs de lys. Sur son tombeau, dans l'abbaye de Royaumont, il était décoré de la même manière, mais la tête sans couronne.

U. Jean-Tristan , fils de saint Louis, à Damiette , cn12&0, et mort en 1270. Tiré de son tombeau, dans l'église de Saint- Louis de Poissy ; ses habits étaient tels que ceux du précédent et du suivant.

5. Pierre, comte d 'Alençon , fils de saint Louis, mort à Sa- lerne , en 1283 ou 12S&. D'après sa statue , qui se voyait égale- ment dans l'église de Saint-Louis de Poissy.

6. Louis de France, comte d'Evreux, dEtampes , etc., fils puîné de Philippe III, dit le Hardi, en 1276, et mort en 1319, sous le règne de Philippe-le-Long, son neveu , arrière-petit- fils de saint Louis. Sa figure est tirée d'une vitre votive de la chapelle de Sainte- Anne , derrière le chœur de la cathédrale d'Evreux ; « Il » porte, dit Monlfaucon, une espèce de diadème qui paraît être » d'or ».

C'est au savant bénédictin que nous venons de nommer, que nous sommes redevables de ces figures publiées dans les planches 18e , 27e ct 38e du second volume de ses Monuments delà Monar- chie françoise. Mais les rapprochements que nous venons d'offrir seraient beaucoup plus frappants si les estampes de cette importante collection n'étaient, malheureusement, exécutées par des graveurs dont l'inhabileté ne pouvait être surpassée que par celle des dessina- teurs qui leur avaient préparé les plus nombreux matériaux. J'en- tends parler des dessins abondamment recueillis vers la fin du xvii8 siècle, aux frais et par les soins de M. De Gaignières , d'après les an- tiquités nationales répandues sur différents points de la France. En effet , malgré son amour estimable pour les arts , ce personnage n'a laissé qu'une idée fort médiocre de ses connaissances et de son goût, non seulement en confiant l'exécution d'une entreprise qui pouvait devenir fort belle, à de mauvais dessinateurs, mais, qui pis est, en leur prescrivant lui-même une infidélité dans leurs copies , qui ne

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m v 11

68 LES ÉNERVÉS

historiques dont nous avons déjà parlé ? déco- raient cette nouvelle partie de ce beau temple,

fit qu'accroître les inconvénients de leur peu de talent. Ce fut , néanmoins, dans une source aussi suspecte 1 que l'intimité qui régnait entre cet amateur et Mont faucon , mit ce dernier à même de puiser sans réserve , mais avec trop de confiance , sans doute , la plupart des éléments de son ouvrage. Nous ignorons si Benoît , dessinateur de ce savant bénédictin , évita les écarts dont nous allons parler ; mais comme ce furent surtout les pierres tumulaires et les statues des tombeaux qui fournirent à Gaignières le plus de moyens de remplir ses portes-feuilles , croirait-on que, rebuté de l'aspect de figures étendues sur le dos , les mains jointes sur la poitrine, et les yeux souvent fermés , il restitua la plupart de ces images funèbres à l'état de vie , en les faisant représenter debout , les yeux ouverts , et gesticulant presque toujours d'une manière ridicule ? Il en résul- tait, et c'était le moindre inconvénient, que, dans les cottes-d'armes armoriées des hommes , et les vêtements également blasonnés des femmes, le déplacement des bras laissait, sur le dessin , des parties découvertes que ne présentait pas la statue : Dieu sait comment alors on suppléait aux lacunes qui résultaient de ces puériles résurrec- tions , des exemples desquelles nous pourrions alonger prodigieuse- ment cette note. Nous nous bornerons à deux ou trois seulement.

Dans l'abbaye de Notre-Dame-de-Bon-Port , près le Pont-de- l' Arche , et non de Long-Pont , près Soissons , comme le dit Mont- faucon, trompé par Gaignières, on voyait dans l'église le mausolée de Louis De Rouville, grand-veneur de France , mort en 1525, et de son épouse Suzanne De Coësmes. Leurs deux statues , l'une armée et l'autre costumée à la mode du temps , exprimaient parfaitement l'état de raideur et d'immobilité de la mort ; car il est à noter qu'à l'exception d'un très-petit nombre d'anciens tombeaux, l'on

' Cette collection , connue sons le nom de Porte - Feuille de Gaignières , fait aujourd'hui partie des richesses de la Bibliothèque royale. Elle se compose de t on 10 Tolumes in-folio mas., dans lesquels on ne trouve rien de vraiment bien ou passablement exécuté, que quelques miniatures originale» et plusieurs ancien» portraits. Les dégâts du vandalisme révolutionnaire ont considérablement rehaussé le mérite de ce recueil.

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DE JUMIEGES. 69

et s'y trouvaient adaptées de manière à faire croire que leur exécution datait du même temps, époque la sculpture, bien supérieure enFrance

représenta vivantes même des statues couchées , l'intention qui pré- sida constamment , dans le moyen-âge , à l'érection des mausolées , fut de perpétuer l'effigie du défunt , exposé sur son lit funèbre. Voyez tome IV des Monuments de la Monarchie françoise, pl. xlix, à quel point on a dénaturé ces figures , dans lesquelles on pardonnera plutôt l'addition des prunelles que celle de la barbe de l'homme , qui n'en a point dans la statue. H en est à peu près ainsi , dans la même planche , des images de Jacques , bâtard de Vendôme , et de Jeanne De Rubempré, sa femme ; dans la Le, de celles de René De Cossé , comte de Brissac , de Charlotte De Gouffier, enfin , de beau- coup d'autres dont , nous le répétons , la nomenclature irait à l'in- fini. Cette statue , du seigneur de Rouville , principal ornement d'un tombeau magnifique dont j'ai recueilli de précieux fragments , portait un cor suspendu à un large baudrier chargé d'une devise que Montfaucon cherche à concilier avec son commentaire , après l'avoir exprimée ainsi : « Qui le droit change garde le change» » On en a donné depuis plusieurs autres versions ; mais en lisant : « Qui le droit chasse garde le change, » Millin est le seul qui ne se soit pas trompé. Quoi qu'il en soit , malgré les vices nombreux qu'on pourrait signaler dans la Monarchie françoise de Montfaui on , qui n'a pu tout voir , tout étudier , tout explorer par lui-même , ce grand ouvrage, dont la valeur serait inappréciable si la partie descriptive du texte etjes planches étaient Tune sans erreurs , et les autres sans défauts, n'en est pas moins, ainsi que la mémoire de son infatigable et savant auteur, digne de l'estime et delà recon- naissance nationales. Qu'un juste mépris soit donc le partage de ceux qui, nouveaux échos des Z oïl es étrangers et des journalistes , dont les croassements troublèrent l'utile et laborieuse vie de notre illustre bénédictin, oseraient prétendre aujourd'hui que ce ne fut « qu'i/z» ine'ruditet misérable copiste, qui, en multipliant les images , ne » faisait qu'amuser les ignorants ». ( Voyez la préf. du t. U de ses Monum. de la Mon. franç. )

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70 LES ENER\ES

aux autres arts d'imitation , produisit simulta- nément une foule prodigieuse de statues en mémoire des princes de nos trois dynasties , car il n'y eut pas jusqu'à plusieurs rois mérovin- giens auxquels la piété de Louis IX ne fit élever des tombeaux décorés de leurs effigies. Dans de telles conjonctures , et à l'exemple du souve- rain , les religieux de Jumiéges auront cru de- voir honorer le souvenir de leurs bienfaiteurs en leur élevant des statues ; et non seulement les assiettes sur lesquelles étaient dressées celles de Clovis et de Bathilde furent ornées de bas- reliefs représentant une partie de l'histoire des Enervés 1 , déjà bien établie, car il fallait alors peu de soins et de temps pour accréditer une absurdité , mais encore on fit édifier un mauso- lée à ces princes imaginaires 2.

1 Sur Pun on les voyait à l'instant de leur débarquement , et sur l'autre recevant l'habit monastique des mains de saint Philbert, qui les avait miraculeusement guéris des infirmités résultant de leur supplice.

La description des sculptures et des fresques de Jumiéges qui présentaient des détails fort curieux , se trouve dans l'ouvrage de M. Deshayes.

* Les observations de M. E.-H. Langlois sur l'âge et le style des figures des Enervés, si judicieuses et si sûres, se sont trouvées

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DE JUMIÉGES. * 71

Ainsi , ce monument n'a point , comme on Ta cru jusqu'ici, donné sujet à la fable, mais la fable , au contraire , a donné sujet au monu- ment ; et que l'église de Saint-Pierre de Jumié- ges ait ou n'ait pas renfermé les cendres de quelques princes pénitents de la maison de Charles-Martel ou de celle de Bavière, morts quatre ou cinq cents ans ayant l'érection du tombeau des Enervés, c'étaient véritablement les fils supposés de Clovis II et de sainte Ba- thilde, dont les statues se voyaient sur ce tom- beau que je crois pouvoir regarder comme un simple cénotaphe.

parfaitement confirmées par la découverte des débris de leur tom- beau , dont nous parlons à la note de la page 32.

Les deux Enervés sont représentés coucbés , côte à côte , les mains jointes, la tète appuyée sur un carreau ou coussin soutenu par des anges , et les pieds posés sur des lions. Ils sont revêtus d'une tunique semée de fleurs de lys, qui est serrée autour du corps par une ceinture ornée de pierreries , dont le bas pend au-dessous des genoux. A ce vêtement est superposé le manteau ouvert par devant, qui est légè- rement retenu sur la poitrine par une cbaîne. Une des figures est malheureusement très-mutilée; le bloc de pierre qui les réunissait, et qui, dans l' origine, était d'un seul morceau, est brisé en plu- sieurs endroits. Des traces de couleurs d'azur et d'or sont encore visibles sur la tunique.

Le costume de ces figures, les accessoires, le style du dessin et de la sculpture , tout dénote un monument de l'époque de saint Louis. A. D.

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7 1 # LES ÉNERVÉS DE JOMIEGES.

Peut-être aurais-je circonscrire dans des bornes plus étroites cet essai , dont le prin- cipal sujet m'a paru , je l'avoue , susceptible encore de présenter quelqu'intérêt ; mais me pardonnera-t-on surtout d'y avoir introduit des croyances, des faits dont l'extrême popularité ne pourra trouver grâce aux yeux de cette fière raison , ambitieuse matrone , qui, du point su- blime mais peu perceptible qu'elle occupe , voudrait asservir aux lois de son compas jus- qu'aux incommensurables et mobiles domaines de l'imagination ?... Après tout, si je n'ai point travaillé pour l'histoire du bon sens , j'ai pu révéler quelques éléments de plus pour celle de l'esprit humain.

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ICa Mt et lOsenbe be no^tre ûonne et glorieuse mère rayante £atatte 1$auïtïjEnr , ïftrçme ùe JFranœ %

I e demoura guières après ses choses î^que le roy, par le consceil de la saincte royney ne fist assembler tous les princes et les barons de sa terre, pour dis- poser au régime et gouvernement du royaulme de France , tant qu'il fut revenu de son péleri- naige. Les barons regardèrent et considérèrent la fragilité de humaine nature, et doubtoient moult qu'il ne revins t jamès , et vindrent tous ensembles au roy , et luy prièrent moult doulce- ment qu'il couronnast son aisné filz à roy , affin qu'il gardast la terre , et le royaulme par le bon consceil de la saincte royne sa mère. Le roy

1 Extrait d'un Ms. de la bibliothèque royale , cote W.y. , et qui provient du fonds de Cangé.

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7 4 LA VIE ET LÉGENDE

véist bien que tout le commung consentement estoit ad ce accordé.i&i en fist toute leur voul- lanté à leurs prière^ Puis ne demoura guières qu'il ne se mist en la voye , et entreprinst le hault pélerinaige qu'il avoit tant désire'. Quant la royne eust son très cher seigneur convoyé, et prinst congié en plorant , elle recommanda à Dieu son âme et son corps ; puis s'en retourna avecques ses enfens, ce recommendant en la garde de notre seigneur; et demoura royne. Elle habendonna son cueur, son corps et sa substance en aulmosnes, enjeusnes,et en orai- sons vers nostre seigneur; et faisoit continuelles prières pour la paix du royaulme et pour la stabilité de saincte église , pour le salut de son mary, et de tous ses enfens. Le jeune roy son filz du quel le nom est mys en oubly, régna ainssy grand piesse, et tinst moult en paix le royaulme par le consceil de la bonne et saincte royne ma- dame sainte Baultheur sa mère , de la quelle il faisoit la voullanté. Et la saincte royne avoit moult grand joye en son cueur, de la paix du royaulme, et de la prospérité de ses enfens. Mais il n'avient pas souvent en ce monde que grand prospérité dure longuement que aulcune

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DE SAINCTE BAOLTHEUR. 7 5

tristesse ne s'i entremesle. Ainssy advinst que par radmonestement de nostre ancien ennemy, que son aisné filz qui tenoit le royaulme, chéust en cy grant orgueil que le conseil de sa saincte mère la royne qu'il avoit par avent creiur et garder, il desprisa en telle manière que toutes les choses qu'elle disposoit estre faictes , il faisoit le con- traire, et tant admonesta son frète mineur qui encores ce tenoit au consceil de sa mère , qu'il le fist accorder à sa voullanté. Après ses choses , fut la saincte royne départye du consceil du royaulme , et du consceil de ses enfens sembla- blement. Si estoit elle tousiours continuellement en oraisons , prières et aulmosnes , et prioit nostre seigneur pour la paix du royaulme , pour le salut de ses enfens , pour la revenue du roy son seingneur , et sur toutes aultres choses pour la stabilité de nostre mère saincte église. Le bon roy Clovis pour acomplir la sentence de l'éven- gille qui dit : « Qu'il ne prend la croix et ne me suis nepeult estre mon disciple ». Il habandonna son royaulme temporel, et fit tant par sesjourner qu'il vinst en la terre de promission , et fit son pélerinaige au sainct sépulcre , en moult grant dévotion , puis demoura en la terre ; et ce mist

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76 LA VIE ET LÉGENDE

à son pouoirau sainct service de nostre seigneur. Ung jour advinst que la noble chevallerie du roy luy parla du gouvernement du royaulme de France le quel il avait laissé. Avec ce le bon roy eust souvenance de la saincte royne sa femme , et de ses enfens , dont il eust grand pilié au cueur. Et ainssy qu'il pensoit et délibérait en son entendement quelle chose il feroit , ou s'il retournerait en son royaulme , ou s'il demour- roit il estoit au service de nostre seigneur, vinst à luy ung françoys qui venoit tout droict de France , le quel luy dit tout par ordre comme ses enfens estoient rebelles à la bonne royne sa femme. Quant il eust sa raison contée devant le roy et devant les aultres Françoys qui estoient, si en fu le roy moult courroucé , et troublé en son couraige , et tous ceulx qui estoient avecques luy. En après , à l'occasion des dittes nouvelles le bon roy Clovis se sépara de sa chevalerie , et de ses gens , entra en ung lyeu solitaire , et ce print à gémir et plorer à l'occasion de la dureté et tribulation qu'il pensoit bien que la bonne royne sa femme soufïroict aussy à cause de la follie de ses enfens. Si délibéra et advisa en son entendement, que avecques l'ayde de Dieu

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il retourneroit en France , tant pour conforter la royne que pour corriger Pherreur de ses enfens. Et tout ce il signiffia à ses chevalliers et subjetez, et commenda eulx préparer pour retourner. Mais pour ce qu'il ne voulloit pas ceulx du pays il estoit eussent suspection sur luy qu'il s'en allast pour et à cause d'aulcunne maulvaise chose , fist assembler tous les plus grands sei- gneurs de la terre,, et leur contta tout ce qui estoit advenu en son pays, et en son royaulme , depuis qu'il estoit partit. Allors , quant ilz ouy- rent le meschief le quel estoit advenu en son royaulme , luy prièrent tous ensembles qu'il s'en retournast au plus tost qu'il pourroit, pour oster sa femme de tristesse et langueur ; et aussi pour oster ses enfens de la desloyaulté et herreur ilz estoient , car ilz doubtoient fort s'il ne retour- noit hastivement que la mallice de ses enfens ne multipliast tant qu'ilz pourchassent en aulcunne manière secours et ayde des mescréans qui es- toient en tous le royaulme. Quant le roy fut en telle manière enseigné, admonesté, et déprié des grandz et saiges de la terre , visita le plus hastivement qu'il peust les sainetz lyeulx et pélerinaige que nostre seigneur avait sainctiffié

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pour la présence de sa précieuse humanité ; et y donna de moult riches dons, puis ce mist à retourner en son royaulme , et ceulx qui estoient avecques luy. La renommée et nouvelles qui tost coururent firent savoir à ses enfens que leur père le roy revenoit de son pélerinaige. Et quant ilz ouyrent et sçeurent vrayement qu'il appro- choit , ilz ce pourpencèrent qu'ilz yroient au devant de luy, et luy criroient mercy de ce qu'ilz avoient mesprins envers luy, et envers leur mère ; ou qu'ilz luy deffenderoient l'entrée de- dans le royaulme. De ses deulx, ils esleurent le maulvaix par l'admonestement du dyable qui en telle manière les avoit gouvernez, et mys en cy grant orgueil jusques à voulloir contredire à leur père l'antrée de sa terre. Lors assemblèrent tous les gens d'armes qu'ilz pov oient , et garnirent les citéz et les chasteaux. Les Françoys furent tous avecques eulx , les ungs à force, les aultres pour les grandz dons qu'ilz leur donnoient. Quant ilz eurent assembles à leur povoir tous ceuk de France , et leurs voisins , et tous les estranges qu'ilz povoient asembler, si allèrent contre leur père, et emplirent tout le pays par lequel ilz pençoient qu'il deust venir. Quant la saincte

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royne Baultheur eust ouy vrayes nouvelles de la venue de son seigneur , en rendit grâces à Dieu , et en eust moult grand joye ; mesmement pour ce qu'elle estimoit bien que, avec l'ayde de postre seigneur, elle mecteroit le royaulme en paix , le quel estoit si troublé. Lors prinst mes- sagerz certains , et les envoya vers son seigneur, luy mendant en brefves parolles comme ses en- fens ce estoient maintenuz et gouvernéz, aussy comme ilz avoient assemblé grand armée de gens d'armes pour luy contredire l'antrée en son royaulme et en sa terre , adonc , reçeut le roy moult joyeusement les messagerz de sa femme la bonne royne Baultheur , et enquist dilligem- ment de son estât , de ses enfens, et du royaulme; puis quant il eust considéré en luy mesmes l'or- gueil de ses enfens , et comme ilz avoient mys gens d'armes ès citéz, villes, et chasteaulx, aussy qu'ilz avoient commendé que porctz et passaiges fussent gardéz , et deffenduz si en fut le roy moult desplaisant et tourmenté en son couraige. Si appella tout son consceil , et demenda quelle chose estoit bonne de faire ? Le consceil du roy assemblé délibéra par bonne et saige délibéra- tion l'orgueil et présumption des ditz enfenz,

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aussy le grand trouble et division du royaulme. Ces dittes choses considérées , le dit consceil dit au roy qu'il mist tout en la main de nostre sei- gneur, et que c'estoit celuy qu'il ne fault jamès à ceulx qui ont toute leur espérance en luy. Le roy ce tint à leur consceil , et mist toute son espé- rance au roy des roys, croyant certainement qu'il recouvreroit tout son royaulme par la puissance de Dieu, seullement ; et si eust moult grand con- fidence es oraisons de la bonne royne madame saincte Baultheur, et qu'ilz luy ayderoient gran- dement à parvenir ad ce que son cueur désiroit. Et pour ce qu'il ne semblast qu'il vousist ses enfens vaincre par orgueil , et par bobance, leur envoya messagerz , en leurs mendant moult dé- bonnairement que pour la pitié et amour que enfens doyvent avoir à père et à mère , et aussy semblablement pour ce qu'ilz en pourroient avoir reproche à tousiours , qu'ilz se repentissent de leur follie , et qu'ilz le resçeussent en son royaulme comme enfens doibvent recepvoir leur père; et affin qu'ilz n'eussent pour luy venir cryer mercy, leur menda que ce n'est pas mer- veilles si on ce mesprenst , mais est merveilles quant de son meffect on ne ce veult repentir.

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donneraient. Ceulx furent moult hébays, et ne sav oient que respondre au roy fors qu'ilzrespon- dirent, pour soy excuser, que les plus grandz barons et les plus grandz de France n'y estoient pas, et que sens eulx n'en feroient pas jugement. Quant le roy qui moult désiroit le jugement , et la responce des saiges de son royaulme, vist qu'ilz ne voullorent faire jugement de ses enfens, fist assembler tout le menu consceil de France , et leur dit tout ce qu'il avoit dit aulx aultres. Si furent moult longuement à consceil ensembles ; et à la fin s'accordèrent et dirent : « Comment mectrions nous jugement sur royalle lignée, et condempnerions? Cela jamès ne nous adv ienne. » Adonc vindrent devant le Jroy et dirent : « Saulve la grâce du roy et son commendement , nous ne présumons pas de asseoir jugement sur rôyajle lignée % et sur noz seigneurs mesmes. Homme mortel ne peult ne ne doibt juger de ce , sinon vous mesmes deulx seullement. » Quant la saincte royne ouyst que les barons et seigneurs ne voul- lurent juger, si dit devant tous ceulx qui estoient : « II convient que chascun porte la paine de son péché, soit en ce monde ou en Paustre. Et pour ce que les paines de ce monde

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sont plus petites que celles de l'austre , et aussy affin que les aultres filz de roy ilz prenent exemple, et ce chastient de voulloir entreprandre si grand cryme contre père et mère. Et pour ce mesmes qu'ilz renydient leur père , oyans tous r moy juge > ilz perderont à tousiours Théritaige telle qu'ilz debveroient avoir au royaulme. Et pour ce qu'ils portèrent armes contre leur père , je juge qu'ilz perderont la force et pL vertu du corps. Le roy Clovis ce accorda au jugement de la saincte royne , la quelle tantost fit admener devant elle ses deulx enfens , et leur fit ctiyre les iarrectz devant tous ceulz qui estaient là. Les Françoys qui véoient ces choses, dirent les ungs aulx aultres par grand admiration : « He que le cueur du roy nostre sire est endurcy de- puys qu'il ce partit de nostre pays ! Comme peult il endurer que ses filz soient ainssy pugnis durement devant luy ? Puis en après , fut le roy si redoupté en France que oncques puis nul ne fut si hardy qui de riens osast mesprandre vers luy. Les enfens qui eurent resceu celle sentence par le jugement de leur mère la royne, la sous- tindrent en bonne pacience , regardant et con- sidérant qu'ilz Tavoient bien desservy; car il

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n'avoit pas tenu à eulx qu'ilz n'avoient leur père faict mourir et occis. Hz prièrent nostre seigneur moult dévottement que à cause de ce péché ilz ne fussent pas dampnez éternellement, et habendonnèrent leurs corps et leur cueur au service de leur créateur en vigilles, en oraisons, en aulmosnes, et en moult de manières de abstinences de leurs corps ; en telle sorte de- mourèrent en la maison de leur père. Le rôy qui regardoit ses enfens que nulle foys ce levoient , mais tousiours se séoient, en eust pitié au cueur ; et ung jour vinst à la royne pour luy descouvrir sa pancée , et lai dit : « Ha, a dame , comme pourrions nous veoir toute nostre vie, ne endurer la tribulation de noz enfens; et d'auitre pert, comme endurerons nous que les séparons, et 'ostons d'avecques nous, et que nous ne les voyons jamès ? » Quant la royne eust apperçeu la bonté et pitié de son seigneur, et la naturelle amour dont il aymoit ses enfens , commensa à le réconforter, et dit : « Benoist soit nostre seigneur le Dieu d'Israël qui visita et racheta son peuple , et qui le grand orgueil de noz enfens a mys en si grand humilité , et leur a donné cueur et voullanté de le servir. Très

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88 LA VIE ET LÉGENDE

doulx seigneur, confortez vous de vos enfens ; car sachez certainement qu'ilz ne demourront guières que nostre seigneur ne nous démonstre ce qu'il luy plest qu'il. en soit faict ». Après ses choses , fut celle saincte royne en. continuelle oraison vers nostre seigneur, que par sa saincte miséricorde leur démontrast quelle chose luy plaisoit qu'ilz fissent de leurs enfens. Ne demoura guières après ses choses que la royne ne vinst à ses enfens, et leur diet en ceste magnière : « Ha , a comme est doulx le Dieu d'Israël à ceulx qui ont le cueur droict et bon envers luy! Sa sappience et bonté est infinie, et ne pourroit estre nombrée. Mes enfens, vous voyez et con- gnoissez que l'orgueil desmesuré , la follie , et présumption que avez eues contre vostre père et mère est chéuste et humilité par sa grand sap- pience % et miséricorde ; et debvez savoir que nostre seigneur tousiours juge droict, sachez qu'il ne vous a pas donné ce jugement pour vostre mal, mais pour le salut de vos âmes. Re- confortez vous , et mectez vostre espérance en Dieu qui dit ; « Je ne suis pas venu en ce monde pour appeler les justes à pénitance , mais pour les pécheurs. Quant les enfens ouyrentle débon-

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Quant les me&sagerz eurent faict leur messaige aux enfens du roy, tout ainssy que le serpens estouppe ses orailles, que l'enchanteur ne le puisse enchanter, ainssy estouppèrent ilz leur or aille s, et leur cueur contre le débonnaire man- dement et humble prière de leur père , et respondirent soudainement, et tout sans consceil qu'ilz n'avoient point de père , et que la cou- ronne ne leur seroit tollue ne ostée , ce par force ou armes n'estoit. Nulle aultre amour, ne nulle bontte' les messagerz ne peurent trouver ès en- fens. Toutes foys, au départir, les ditz messagerz demendèrent aulx ditz enfenz quelle responce ilz pourraient dire et faire à leur père le roy. Pour conclusion , ilz n'en voulloient ouyr parler; mais à grand paine ce départirent , et en grand péril et danger de leurs vies , sans quelque espérance de paix. Quant le roy sçeut la venue d'içeux messagerz , vinst à Pencontre d'eulx , et leur pria qu'ilz ne celassent riens de la responce que leur avoient faicte les enfens, et s'ilz le lesseroient entrer en son royaulme. Les messa- gerz respondirent qu'ilz ne cuydoient pas en tous les gens du monde avoir si grand orgueil comme ilz avoient trouvé en ses enfens là, et*

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qu'il ne s'en faillut guières qu'ilz ne les fissent destruyre de corps. Oullre luy dirent qu'ilz av oient grand armée , et que pour quelque puis- sance qu'il peust avoir, ne les pourroit mectre en subjection ; et que nulle paix et miséricorde fie pourraient trouver en eulx, se nostre sei- gneur ne faisoit évident miracle, Quant le roy Clovis ouyt ces choses, appela tous ceulx de son çonsceil , et leur dit : « Il me semble que tout nostre secours et ayde gist en la main de nostre seigneur- Or, soyons doncques tous asseuréz, et mettons nostre espérance en luy, ne ayant nulle fiance en nous mesmes. Car puisque nostre entreprinze est droicte et juste, et nous la mectons du tout sur luy qui est tout puissant , et droict il ne fit aulcun tort à nully } il nous don- nera sans doubte nostre droit. Or les allons doncques tout sûrement assaillir, et combastre. Et sachez tout certainement que vous voirrés que s'ilz estoient assez plus de gens que nous, qu'ilz ne pourroient résister à nostre seigneur qui bataillera contre eux , et sera pour nous , et gaignera la bataille. Ceulx qui estoient avecques le roy ne osèrent oncques desdire son consceil , mais se sinèrent tous du sine de la croix au

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saulveur du monde, et s'en armèrent; puis ce myrent avec le roy Clovis , et allèrent en bataille contre leurs ennemys. Mais premièrement le roy envoya messagerz vers la royne sa femme, et luy fist assavoir le jour de la bataille / et luy menda et pria tant qu'il peust qu'elle le secourust ad ce jour de tous ceulx qu'elle pourroit pour- chasser. Sur toutes choses , luy prioit humble- ment de faire larges aulmosnes ; et qu'elle priast nostre seigneur qui lui pleust de sa grâce dispo- ser du discort qui estoit entre le père et les enfens, et que ce fust au bien de l'une et de l'autre partye soubz la grande miséricorde de Dieu. La bonne royne Baultheur obéyst du tout en tout au roy son seigneur, lequel approcha près du lyeu estoit ses enfens , entra en son royaulme , et en sa terre, et ordonna ung chastel estre faict en une partye de son royaulme. Les enfens qui ses choses ouyrent , assemblèrent à leur povoir tous ceulx qu'ilz peurent, et firent ung cry, et une grand'noize ; puis vindrent moult orguilleuse- ment contre leur père le quel assaillirent , et ceulx qui estoient en son ayde. Le roy qui moult estoit humble en cueur , très asprement se mist en armes , et batailla si vertueusement et de si

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grand cueur, que non obstant qu'ilz ne fussent que une petite quantité de gens , au regard des aultres, ilz mirent les plus yaillans en fuyte. Quant les enfens virent que ceulx en qui av oient leur fiance s'en estoient fouys, eurent grand paour, et craingnoient qu'ilz cheussent aulx mains de leurs pères et en ses lyens ; toutes foys, ne demourèrent guières qu'ilz ne fussent prins. Et quant la bataille fut partye, et on eust admene' les enfens devant leur père, le roy commenda qu'ilz fussent lyez. Puis ce départit de ce lyeu, et s'en vinst en France. Par tout il venoit, on luy rendoit la clefz des citéz , des villes, et des châteaulx à sa voullanté, lesquelles on avoit garnies pour résister contre luy. Nul ne pourroit racompter la grand joye que avoit la saincte royne Baultheur ; et quant elle sçeut les nou- velles , ce mist à venir à l'encontre de son mary. O , qui pourroit raconter la grand joye que le roy et la royne eurent, quant ilz véirent l'ung l'austre ! Le roy ne sesiourna guières qu'il ne mendast les saiges de son royaulme pour juger ses enfens du cryme qu'ilz avoient commys , selon ce que dit Tescripture ; filz des hommes, jugez droict ; et leur demenda quel consceil ilz

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ne doibt doubler que ses choses ne viennent de nostre seigneur; car comme ce pourroit faire que ces enfens s'en allassent hors du royaulme de leur père , et délessassent tous leurs parens , ce nostre seigneur ne leur faisoit faire? Mais sans faulte , ilz obéyssent de tout à la sentence de l'évengille qui dit ; « Qui ne de'lesse son père , sa mère, et tout ce qu'il a , pour l'amour de moy, ne peult estre mon disciple. » En ceste manière, délessèrent le royaulme de France , et s'en allèrent contre val Sçaine , non myc à force d'avirons , ne per le conduict de nulluy qui le conduysast , fors de nostre seigneur tant seule- ment , qui en peu de temps leur fît la terre tant eslongner qu'ilz vindrent en Normendye, et illecques prindrentport par la voullanté de nostre seigneur en ung lyeu qui estoit environné de grandes montaignes, plaines de fosses et de roches. Près de la nef estoit , et elle avoit prins port, avoit ung lyeu quç ceulx du pays appeloient Jumyères , un sainct homme demouroit qui avoit non Philebert , et tenoit illecques l'ordre et la reigle luy et ung aultre moyne. Il advinst que ce sainct homme vinst vers Te fleuve de Sçayne , et quand ilz eurent

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apperçeu qu'il y avoit aulcung, s'esmerveillèrent moult , comme ilz habitoient illecques en si saulvage lyeu. Le sainct homme ce approcha de la nef, le quel quant il eust congneu qu'elle n'estoit arrive'e en ce lyeu par aucung moyen , sinon par la grâce de Dieu, et eust vu lesenfens si richement estoient habillez, pensa bien qu'ilz estoient de moult haul t lyeu , et de grand lignaige , et que nostre seigneur les avoit illecques adme- néz pour les avoir à son service. Adoncques s'approcha des enfens , et les salua moult débon- nairement , leurs enquérant de quelle terre ilz estoient. Les enfens virent et apperçeurent qu'il parloit moult doulcement , et religieusement , et èstoit de moult belle contenance, luy descou- vrèrent l'adventure de toutes leurs choses dont il leur avoit enquis, puis luy prièrent que pour F amour de Dieu , leur donnast consceil sur les parolles qu'il avoit ouy es , qui fut à l'honneur de Dieu , et au salut de leurs âmes. Adoncques les amena le sainct homme en son habitation au quel y avoit ung moustier de monsieur sainct Pierre le prince des apostres , et leur dict : « Nostre seigneur à huy esiouy mon cueur de vostre venue. Or vous esiouyssez avecques moy

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DE SAINCTE BAULTHEUR . g5

en la saincte et amour de nostre seigneur. Car Tescripture dit que ceulx qui doubtent Dieu, et l'ayment en bonne vérité , ilz n'ont deffaulte de quelque chq$e. Les enfens demourèrent aveeques Je sainct homme , et luy obéyrent toute leur vie comme à leur père en vraye humilité et suj^eçtion au service et en l'amour de celuy mesmes qui dict : « Mon service est soif 1 et ma charge est légère. » Les enfens envoyèrent leur serviteur au roy Clovis leur père , et à la saincte rQyne Baul- theur leur mère , pour leu? recompter toutes les choses par ordre , puis leur département. Quant le roy et la royne ouyrenjt la grand pacience , aussy la bonne voullanté qu'ilz avoient à bien percévérer, eurent grand joye au çueur, et .eâ rendirent grâces à nostre seigneur, eu disant: « Sire , vostre non soit honoré , qui nulle foys ne mectez les vostres poures en oubly , ne ne laissez leur espérance périr, et dittes que bien heureulx sont les poures d'esperit , car le royaulme du ciel est à eulx.1» Ne demoura guières après ses choses que le roy et la royne vindrent

1 Pour soëf.

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g6 LA VIE ET LÉGENDE DE SAINCTE BAULTHEUR.

au lyeu estoient leurs enfens pour visiter le dict lyeu. Et pour ce qu'il estoit petit , le firent moult richement édiffier au non de sainct Pierre, en l'honneur du quel le lyeu estoit premièrement fond*?. Et quant y eurent mys grant multitude de moyens , enrrichirent le lyeu , y donnant de grandz terres , et de grandz rentes en l'honneur de Dieu , de leurs enfens , et du royaulme de France du quel ilz estoient partis en la manière que dessus est dict. Après ses choses, s'en re- tournèrent le roy et la royne en France , louant et magniffiant nostre seigneur. Les deulx enfens demourent illecques percévërant en leurs bons propoz, et firent en la ditte habitation bien heureulx service jusques à la fin de leurs jours qu'ilz trespacèrent de ce siècle, et que nostre seigneur reçeut leurs âmes en paradis.

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DE SAINCTE BAULTHEUR.

naire admonestement de leur mère, voyant et considérant qu'ilz av oient si griefvement failly, ce inclinèrent vers nostre seigneur, et de bon cùeur, par élévation d'entendement et de pancée, luy prièrent doulcement qu'il lui pleust pardon- ner le péché qu'ilz avoient commys et perpétré contre luy, contre leur père. Et en priant Dieu, eslevèrent leurs mains vers le chef, en disant : « Sire Dieu, qui estes destructeur des orguilleux, et eslevéz les humbles , confortéz les povres , consceillez les desconfortéz, et estes père de pitié et miséricorde. Vostre non soit benoist par tous les siècles des siècles. Nous croyons certainement que pour ce vous avez osté la force et vertu du corps, affin que les ames vous puissent servir à leur voullanté; car myeulx nous vault aller humbles en paradiz sans estre tourmentez , que est?e orguilleux , et finablement estre en enfer dampnéz. Quant les enfens eurent aperçeu parles parolles de la royne que le roy avoit eu compas- sion d'eulx , en furent moult courroucez en leur couraige , et moult désiroient estre eslongnéz de leur père, affin qu'il n'eust pas si grand pitié, ne compassion d'eulx. Lors prièrent moult leur saincte mère pour l'amour de Jhésuchrist qu'elle

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QO LA VIE ET LÉGENDE

ne prinst pas garde à leur follie , mais les con- sceillast qu'il fussent mys en religion loing de leur père , ilz peussent faire aulcunne péni- tance de leurs péchez pour eslre agréables et plaisansà nostre seigneur. Quant la saincte royne ouyst la loyalle repentence de ses enfens , tant louable à Dieu et aux hommes , si en rendit grâces à nostre seigneur, et dit : « Sire Dieu, je vous rendz grâces et mercys que n'avez desprizé mes prières , atns avez tourné mon courroux en joye. » Adoncques, s'en retourna vers ses enfens, et leur dict : « Mes enfens , confortéz vous en nostre seigiieur, et luy donnéz vos cueurs et vos corps en vigilles, oraisons et aultres œuvres de pénitance , affin que puissiés avoir le bien et héritaige que Dieu a préparé à ses amys , il dict : « Je suis commencement et fin ». Pourtant le bien qu'il a commencé en vous par sa sainte grâce le veuile parfaire. » Après ce, partit la saincte royne de ses enfeils , et vinst moult joyeusement au roy Clovis sorti seigneur auquel elle contta tout par ordre ce qu'elle avoit trouvé en ses en- fens. Quant le roy sçeut la loyalle repentence que ses enfens avoient, dict : Tout ce est advenu par la grâce et miséricorde de Dieu. Il est droict

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DE SAINCTE BAULTHEUR. *gi

que nous obeyssions à leur voullanté; regardons et advisons ung lyeu convenable ilz puissent résider, et demeurer, et ilz puissent rendre à Dieu ce qu'ils ont voué et promys. La royne qui moult estoit prompte d'acomplir les com- mendements du roy, luy respondit , et dict : « Le lyeu de leur habitation n'est mye à eulx à quérir, mais appertient seullement à la providence di- vine de nostre seigneur, lequel leur a donné cueur et corps pour le servir; et pour à luy est de leur pourveoir de lyeu. Pour tant , très cher sire , il seroit convenable que leur fissiez faire une nef en Sçayne si bonne et si grande que leur vivre et leur vesture puisse estre avecques eulx ; puis les deux enfens ce mecteront dedans, et ung serviteur qui les servira. Et quant nostre seigneur les aura conduitz son bon plaisir sera , le serviteur reviendra , et nous dira pays et le lyeu de leur habitation. « Quant le roy ouyt le consceil de la saincte royne sa femme , luy respondit et dict : « Dame, je entens et voy que ce consceil ne vient point de vous, mais de For-* donnaiice et pourvéance de Dieu qui dit par la bouche du prophète : « Ouvre la bouche et je par- leray. » Pour tant , je meetz doresenavant toute

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g2 * LA VIE ET LEGENDE

l'affaire de noz enfens en ta main , et t'en baille la disposition du tout en tout ; si que te en or- donnes , au consceil et à la voullante' de Dieu , ce que verras qui appartiendra au sâlut de leurs âmes. » Si tost que la saincte royne eust le congié de son seigneur, menda les ouvriez, et leur devisa la nef; les quelx la firent incontinant comme la royne Pavoit devisée , y faisant cham- brettes et habitations telles qui leur appertenoit * pour eulx , et pour leurs choses. Quant la nef fut toute preste et appareilliée, et les enfens y deurent entrer, regardèrent vers le ciel par eslé- vation de cueur, et de pencée , en disant : « Sire Dieu, toutes voz voyes sont vérilé et miséricorde ; vostre chemin est en l'eaue comme en terre. » Et ainssy entrèrent en la nef, sans aultre compai- gnée fors seullement d'ung serviteur que la royne avoit baillé pour les servir. Il y avoit illecques moult de peuple assemblé pour regarder ses choses ; et quant ilz virent que les enfens fai- soient si joyeuse chère 1 , entrant en la nef, commencèrent tous à pleurer, en disant ; « Nul

1 Chère; ici : visage , contenance.

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MIRACLE

DE NOSTRE DAME

ET

DE SAINTE BAUTHEUCH.

7

PERSONNAGES

QUI FIGURENT

DANS LE MIRACLE DE NOSTRE DAME

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DE SAINTE BAUTHEUCH.

Dira.

Nostre-Dame. Gabriel ( l'ange Gabriel ). Michiel ( saint Michel ). Clodoveus ( le Roi ). Bautbeuch ( la Reine ). L'ainsné Fil* ( le fils aîné du Roi ). Deuxième Fils ( le deuxième fils du Roi ). Premier Baron \ Deuxième Baron Troisième Baron Quatrième Baron ) Premier CheTalier. Deuxième CheTalier. Premier Sergent ) Deuxième Sergent ) L'Escuier ( du Roi ). La Demoiselle ( dame d'honneur de la Reine ).

} du Roi.

du Roi.

Erchenoalz ( seigneur chez lequel demeu- rait Bantheuch avant d'épouser le Roi ). Lambert ,

Lien in , serviteurs du Roi.

L'Espie,

Gênais , homme de confiance de la Reine.

Quasin , serviteur et compagnon d'in- fortune des deux fils du Roi.

Le Marinier ( celui qui les conduisît à Jumiéges ).

L'Abbé ( premier Moine ) .

Deuxième Moine.

Troisième Moine.

L'Exécuteur ( des hautes œuvres ).

Premier Sodoier,

Deuxième Sodoier,

Troisième Sodoier,

Quatrième Sodoier,

Cinquième Sodoier,

soldats du Roi.

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U. mon . p

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^Tg comence un miracle îre Vloztxe Bavxe et ïr* sainte 6crotl)*ttd) , (evxe î>u rag <tl0Ïr0t>*tt$, qui jwur la r*b*llûmfa *e* tienx m(am leur ftet cuite les iambe*, îrant îrejmts s* revextïxent et ïevinbxet religieux

PREMIER CHEVALIER.

ais qu'il vous plaise , très chier sire , Une parole vous veuil dire Qui pour touz est bien convenable , Et si est chose raisonnable A mon avis.

CLODOVEUS, ROY.

Et quoy? faites m'en ci devis, Et je que vous direz orray.

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MIRACLE DE NOSTRE DAME

Se c'est bien , g'i entenderay ; Se chose est qui ne m'atalente Et que m'onneur y voie et sente, Je le lairay.

PREMIER CHEVALIER.

Ghier sire , je le vous diray : Il me semble qu'il fust saison Que pensissiez , et c'est raison , Gomment yous vous mariissiez , Afin que lignie éussiez Qui vostre règne gouvernast , Voire quant il vous succédast Non mie tant com fussiez vis : Et ce seroit, à mon avis, Yostre honneur, mais plus vostre los En acroistroit, bien dire l'os, Et vostre pris.

DEUXIÈME CHEVALIER.

Par ma foi , vous l'avez bien pris , Et est vérité, nulz n'en doubte, Sire , s'il vous esméut et boute En pensée de famé avoir, Vous l'en devez bon gré savoir

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ET DE SAINTE BAUTHEUCH .

Et tenir qu'il fait noble fait , Quant de ce mencion vous fait. Car quant homme y est ahurté , En ayse vit, en vérité, Plus grant que s'il estoit sanz famme, Ne n'acquiert pas si tost diffame : Car je vous dy bien , sire roy , Souvent vit jonne homme en desroy , Et pèche trop plus par oultrage Quant n'a femme par mariage ; Et fait plus d'inconvéniens Que un autres homs et hors et ens. Savez pour quoy , qu'en vérité Jonesce euvre de voulenté Et de fait plus que de raison ; C'est la cause, c'est l'achoison Pour quoy son vouloir li souffist Et li plaist miex que son prou f fit. Je scé bien que autrement alast Se jonesce se gouvernast Par raison , aussi qu'elle fait , Et de volonté et de fait; Mais, Diex! ainsi n'est pas ; or ho Pour ce , chier sire , je vous lo Ne vous tiengne pas négligence , Mais mettez peine et diligence D'astre en estât de mariage

MIRACLE DE NOSTRE DAME

Avec femme de hault lignage Et que l'en prise.

LE ROY.

Et pourra-elle estre prise , Seigneurs, se me veuil marier? Or me dites , sanz varier ,

Vous deux ensemble.

PREMIER CHEVALIER.

Mon très chier seigneur, il me semble C'on dit qu'en Lorraine en a une Qui , par renommée commune , Est belle damotselle et sage Et est aussi de hault lignage. Il en a une autre en Bourbon Qui est de gens de grant renom. S'elle ne vous touche de près, Il en y a une autre après , En Boesme , fille du roy Qui est homme de grant arroy t Puissant et noble.

DEUXIÈME CHEVALIER .

Aussi, sire, en Constentinoble

En a il une , se dit-on ,

Belle et bonne et de grant renom ,

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ET DE SAINTE BAUTIIEUCH.

Et dygne d'avoir un hault homme . Mais sanz S1 Pierre à la grant Homme Requerre, ne si loing aler, Puis qu'est à Fuis, j'en yeuil parler D'une qui est tant belle et bonne Que je croy qu'il ne soit parsonne Vivant qui ne l'aime et ait chière ; N'est pas orgueilleuse ne fière > Mais humble à touz.

LE ROY.

Qui est-elle? Dites-le nous, Je vous empri.

DEUXIÈME CHEVALIER.

Sire , voulentiers sanz détri : Chiez vostre mareschal de France Erchenoalz , a sanz doubtance Une pucelle , c'est en some , Digne d'avoir le plus hault homme Qui vive au jour d'ui soubz la nue ; Ne scé pas dont elle est venue , Mais tant est belle de corsage , Tant parest humble, et tant est sage , Et tant en bons meurs doctrinée , Qui n'est homme ne femme née Qui d'elle ne tiengne et raporte

MIRACLE DE NOSTRE DAME

Que des bonnes l'onneur emporte. Je n'y scay que une chose dire , S'il peust estre c'on scéust , sire , Qu'elle fust d'asse? hault lignage > Je déisse que par mariage Le préissiex.

LE ROY.

Ayant que vous en partissiez M'en souvenoit-il bien, par foy, Et vous diray raison pour quoy : Je scay bien qu'il n'a pas granment G'on en tenoit grant parlement, Et disoit-on d'elle merveilles De bien, ce oy-je à mes oreilles; Et pour lors je n'en tins nul compte. Mais puis que d'elle on me raconte, Son bien, son senz, s'umilité , J'en veuil savoir la vérité. Je te çommans que tost , bonne erre * Me voises le mareschal querre , Et li di , pour rien qui aviengne , Ne laisse que à moy ci ne viengne > Que besoing est.

PREMIER SERGENT d' ARMES*

Très chier sire , je surtout prest

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ET DE SAINTE BAUTHEUCH. Io5

D'acomplir ce que conmandez ; Dire li vois qu'ele mandez. Sire , Dieu vous vueille adrescier En bien ! 1

PREMIER SERGENT d' ARMES

Il vous fault tout laissier Pour venir ent au roy , bon pas Avecques moy , ne laissiez pas, Il le vous mande.

ERCHENOALZ.

Si iray de vouleigé grande , , Puis qu'il me mande. Amis , alons , Passez , monstrez-me voz talons , Marchiez du pié.

PREMIER SERGENT D9 ARMES.

Je le vous feray de cuer lié , Sanz le plus dire.

r Le filet placé ainsi entre deux couplets, sert à indiquer un changement de scène.

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MIRACLE DE NOSTRE DAME

ERCHENOALZ.

Dieu vous croisse honneur, très ehier sire ! Vous m?avez , sire , envoié querre ; Que vous plaist-il à moy requerre , Ne commander?

LE ROY.

Vez ci que vous vueil demander : Chiex vous a une damoiselle Gentil femme et qui est pucelle, Qui Bautheuch , ce me semble , a nom ; On li porte moult grand renom Et de biauté et de bonté. Et tant plaine est d'umilité Que touz rappellent sainte dame ; Si vous demande , sur vostre âme , Que me diez s'il est ainsi , Et de quel lignage est aussi , Se le savez ?

ERCHENOALZ.

Très chier sire , puis que m'avez Tant conjuré , j'en diray voir : Premier, je vous fas assavoir Que selon ce que ceulx m'en dirent , Qui jonne enfant la me vendirent ,

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ET DE SAINTE BADTHEDCH.

Qu'en Soissong , par delà Frise , Fu née la pucelle et prise , Et de royal lignie estraitte ; En touz bons meurs est si atraitte , Qu'en li ç'a rien qu'en peust blasmer. Elle se fait de touz amer , Tant est de gracieux service ; Orgueilleuse n'est point, ne nice, Mais sur toutes elle a le los Et le renom, bien dire l'os, Qu'elle est la plus humble c'on sache, Et la plus parfaitte sans tache , De nés uti vice.

LE BOY.

Biau sire , que je la véisse , Je vous em pri.

ERCHENOALZ .

Sire , voulentiers sanz détri , Se vous voulez , querre l'iray En l'eure , et la vous amenray , Si la verrez.

v

LE ROY.

Or tost donc , mon ami serez.

ioB

MIRACLE DE NOSTRE DAME

' ERCHENOALZ.

G'y vois. Bautheuch, fai, si t'affailes , Délivres-toy ens enlrefaittes , . Tantost, et te mets en arroy : Il fault que je te maine au roy Sanz plus d'espace.

BAUTHEUCH.

E chier sire , que Dieu nous face Trestouz bons, que ly ay-je fait? Onques vers li, en dit, n'en fait Ne mespris, sire.

ERCHENOALZ.

Il a tant oy de toy dire , Qu'il te veult véoir ou visage ; Or parra comment seras sage devant li.

BAUTHEUCH.

Bien , sire , s'il plaist à celi Qui me fist naistre.

* Dans le manuscrit on a omis le nom du personnage qui prend la parole.

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ET DE SAINTE BACTHEDCH.

ERCHENOALZ.

Sus, alons-m'en , sanz plus ci estre ; Alez devant , alez , Lambert , Et ne faictes pas le trubert , à la court.

l'escuier.

Monseigneur , je ne sui pas souri ; Voulentiers devant vous iray , Et se Dieu plaist, me garderay Bien de mesprendre.

ERCHENOALZ.

Pour mon devoir faire et vous rendre Ce que vous ay , sire , promis, Au retour vers vous me sui É^t ; Bautheuch vous amain la pucelle, Vez la cy, que vous semble d'elle ? Dites, chier sire.

LE ROY.

Erchenoalz , je n'en puis dire

Riens, ne ne vueil, fors qu'elle est belle

MIRACLE DE NOSTRE DAME

Et bonne, se Dieu plaist. Pucelle, Bien veigniez vous.

BAUTHEUtH.

Très chier sire , Dieu qui pour nous , En croiz souffri de mort l'angoisse , Honneur et pris en vous accroisse! Et qu'en ceste vie mortelle, Par bonnes euvres faciez telle Vostre âme et de péchié si monde , Que quand partira de ce monde Voit ès sains cieulx !

LE ROY.

Damoiselle , se m'ottroit Dieux

Qui de touz maulx aussi vous gart !

Seigneurs , corn plus ay le regart

Sur ceste fille et plus me plait ;

Ma femme en vueil faire à court plait ,

Et la prendre par mariage.

Puis que tant est d'umble courage

Et qu'est si bien moriginée ,

Je tien ainsi qu'elle soit née

De hault sanc , dont mains m'en vergoingne ,

Et aussi c'on le me tesmoingne ;

Et si sachiez en vérité ,

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ET DE SAINTE BADTHEUCH.

Seigneurs, sa grant humilité La me fait prendre.

PREMIER CHEVALIER. '

De ce ne faites à reprendre , Chier sire , puis qu'elle vous haitte ; Et elle en devra plus parfaitte Estre entre ses faiz.

DEUXIÈME CHEVALIER.

Et quant vous plaira estre faiz Ce mariage , dites , sire ? Vous nous en povez trop bien dire Vostrç devis.

LE ROY.

Seigneurs, la biauté de son vis , Son doulx parler, son gent maintien , Me plaisent tant , que vous dy bien N'y metteray terme ny heure ; Maintenant , sanz plus de demeure , La vueil espouser, c'est m' en te rite. Erchenoalz , tost sanz attente Cy endroit plus ne vous tenez , Mais en vostre hostel la menez ; la faittes mettre en arroy Tel qu'il fault à espouse à roy;

1 MIRACLE DE NOSTRE DAME

Puis la menez en ma chapelle , Et g'y seray , car je vneil d'elle Au jour d'ui faire ma compaigne. Qu'assez n'ait gent qui l'acompaigne, N'ay-je pas doubte.

ERCHENOALZ.

Très chier sire, je vueil à toute Vostre voulenté obéir.

ERCHENOALZ.

Alez vous tost laissiez chéir A ses piez , et le merciez , Bautheuch , et si le graciez De cest affaire.

BAUTHEUCH.

Très chier sire , quant à moy faire Vous plaist grâce et honneur si haulte Qu'à femme me prenez sanz faulte , C'est bien droiz que à voz piez m'encline , Et que de voulenté bénigne Vous en mercie.

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ET DE SAINTE BACTHEUCII . Il3 ERCHENOALZ.

Puis qu'il fault que je me soussie, Dame , de vous en arroy mettre, Âlons m'en , sanz plus yci estre , Appertement.

BAUTHEDCH.

Monseigneur, je vueil bonnement Faire voz grez.

LE ROY.

Seigneurs , vueilliez me voz secrez Descouvrir, chascun par vostre âme : De prendre ceste jeune femme j'ay si ma mélencolie , Vous semble-il point que je folie, que bien face ?

PREMIER CHEVALIER.

Sire , se Dieu me doint sa grâce , Se je vous di ce qui m'en semble , Je tien que Dieu vous .ij. assemble, Et que par elle encor serez

8

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i.4

MIRACLE DE NOSTRE DAME

Âmez , cremuz et honnorez ; Ainsi le croy.

Aussi fas-je, vez ci pour quoy : Envers nullui n'est orgueilleuse, A touz est humble et amoureuse , Doulce en parler et en faiz sage ; Si tien que Dieu ce mariage Veult et consent.

LE ROY.

Sachiez mon cuer à li s'assent Plus qu'à femme qui soit ou monde , Et plus y pense plus m'abonde Vouloir et désir de l'avoir; Si que, sanz plus ci remanoir, Alons-nous-en en ma chappelle ; se fera de moi et d'elle L'assemblée et le mariage , Et ferons l'un l'autre homage

Très chier sire , je m'i accors ; Alez devant.

DEUXIÈME CHEVALIER.

De nos .ij. corps.

PREMIER CHEVALIER.

ET BE SAINTE BAUTHEOCH.

Il5

LE ROY.

François Parigot, vien avant, Vaz me dire à Erchenoalz Que muser ne me face pas , Que je Pattens en ma chappelle , Et que Bautheuch la damoiselle Tantost m'amairie*

DEUXIÈME SERGENT.

A ce faire n*a pas grant paine ; Je vois, chier sire.

le roy.

Et toy , entens ce que vueil dire : Devant moy vas , à tout ta masse , Et ces gens dépars et demasse , Si qu'aye voie.

premier sergent.

Chier sire , se Dieu me doint joie , En Peure vous sera fait sus.

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MIRACLE DE JïOSTRE DAME

LE ROY.

Fuiez de ci, alez en sus , Faites chemin.

DEUXIÈME SERGENT.

Sire , Dieu qui flst d'yaue vin Vous ottroie paix , honneur et joie ! Le roy par devers vous m'envoie ; Si vous mande qu'à li venez En sa chappelle , et amenez Bautheuch, ce dit.

ERCHENOALZ.

Amis, tantost sanz contredit. Tant que puis d'aler y m'apreste. Dites, Bautheuch, estes vous preste? En irons nous?

BAUTHEUCH.

Quant il vous plaira , sire doulx , A moy mais hui ne tenra point ; Se vous estes prest et à point , Si sui-ge aussi.

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ET DE SAINTE BAUTHEUCH.

ERCHENOALZ.

Or ça donc partons touz de ci. François, amis, devant yrez , Et vous , Lambert , aussi ferez , Pensez de vous à chemin mettre. Dame , je vous menray en destre Pour ceste foiz.

BAUTHEUCH.

Se contesse estoie de Fois , Me faites-vous honneur greigneur Qu'il ne m'affiert ; Nostre-Seigneur Le vous merisse !

PREMIER SERGENT.

Avant que de sa chappelle ysse Le roy , ses menestrés vois querre. Sa, seigneurs, sa, venez bonne erre , Devant le roy faire mestier ; Il en est besoing et mestier Qu'i soiez touz.

DEUXIÈME SERGENT.

E biaux seigneurs , délivrez vous ,

n8

MIRACLE DE NOSTRE DAME

Vez ci le roy qui s'en vient D'espouser ; comme il appartient , Faites mestier.

( * Ci viennent les menestrez , et amainnent le roy en son siège ; et puis vont querre la royne , en jouant. )

DEUXIÈME SERGENT.

Il me semble , mon seigneur chier, Que acompli est vostre désir : Femme avez à vostre plaisir , Loé soit Diex !

LE rot.

De toutes les dames gentieulx C'on me pourroit amentevoir ,

2 Cette note est en marge dan» le manuscrit original, et une partie lies lignes a été coupée à la reliure. Voici dans quel état elle est :

i viennent menestrez amainnent roy en son

ge, et puis nt querre royne en uant.

ET DE SAINTE BAUTIiEUCH. I f £

Certes je n'en voulroie avoir Nulle pour ceste , tant Tay chier ! Feust que la péusse changier , Sanz blecier en riens conscience , Pour sa parfaitte obédience , Pour son sage et biau maintenir. Or la regardez ça venir , Et son estât et sa manière. Amont , amont , ma mie chière , Lez moy serrez.

BAUTHEUCH.

En quanque me commanderez , Très chier sire , je obéiray , Et vostre voulenté feray Sanz refuser.

LE rot.

Dieu nous doint noz viez user Ensemble, en paiz et en amour! Ore je vous pri , sanz demour , Que me dites , dame , à délivre Gomment vous vous pensez à vivre , Des ore mais.

BAUTHEUCH.

Très chier sire , voulentiers , mais

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MIRACLE DE NOSTRE DAME

Que vous un petit vous cessez , Et que dire le me laissez : Pour plus conscience apaier, M'entente est de tantost paier Tout ce que devray à la gent ; Car retenir (T autrui l'argent Met conscience en si mal point Que touzjours le mort et le point Le ver de remors , n'est pas double ; Et pis y a que maint s'en boute Et maint en enfer, je dy voir, Pour retenir l'autrui avoir ; Pour ce d'acroire n'ay-je cure. Après , sire , je mettray cure , À mon povoir et diligence , D'aidier abatre l'indigence , La mésaise et la povreté Et la famine, en vérité, Qu'en plusieurs religions sçay , Pour voir que j'en ay fait l'essay. C'est aumosne bien emploiée ; Et aussi sera desploiée Ma monnoie en aumosne faire Selon que pourray sanz meffaire A sez povres quérans leur vie. Et si ay désir et envie De secourre povres honteux

ET DE SAINTE BAUTIIELCH. 131

Mesnagers; c'est un fait piteux Qui moult plaist à la Trinité, Quant n'est pas fait par vanité. Et se je puis autres biens faire De cela me vueil-je ores taire , Sanz dire en riens.

LE ROY.

Puis que faire voulez telx biens , Dame , je vous aideray ; Car certains lieux ordeneray , chascun an , receverez Vint mille dont faire pourrez Âumosne bon vous semblera. Mais avoir vous fault qui sera Convenable à faire voz dons; J'en congnois un qui est preudons Et vaillant homme par renom , Et si est clerc , Gênais a nom. Je vueil que l'aiez ; s'en ferez Vostre aumosnier , vous en serez Bien repparée.

BAUTHEUCH.

Chier sire , puis qu'il vous agrée , Si fait-il moy.

LE ROY.

C'est bien : à point venir le voy ;

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122 MIRACLE DE NOSTRE DAME

Bailler ne vous puis plus propice , Ne meilleur, pour faire l'office.

LE BOY.

Gênais , venez avant , venez , Je vueil que l'office prenez D'estre aumosnier de la royne , Et vous em pri par amour fine ; C'est office qui est honnestes , Et je scé bien que preudomme estes , Pour ce le fas.

GENAIS.

Puis qu'il vous plais t, je ne vueil pas Desdire vous , chier sire , en rien ; Et grant merciz quant tant de bien De moy tenez.

LE BOY.

Or faites , si vous en venez Avec moy je vous menray ; Yci, dame , vous laisseray , Un petit vois hault besongnier , Et si feray sans porlongnier

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ET DE SAINTE BADTHEUCH.

Tant pour vous, par devers ma gent , Que Gênais ara de l'argent, Pour vous assez.

BAUTHEUCH.

Ghier sire , se vous en pensez , J'en ordenerai tellement Que s'iert à nostre sauvement À mon povoir.

LE ROY.

Or sus , faites vostre devoir , Seigneurs , du chemin descombrer , Que je puisse sanz encombrer , Aler ma voie.

PREMIER SERGENT.

Vuidez ci, ou, se Dieu me voie, A qui qu'il ennuie ne poise , Vous sarez que ma masse poise , Se ne vuidiez.

DEUXIÈME SERGENT.

N'y ara si grant , ne cuidiez ,

124- MIRACLE DE NOSTRE DAME

Que de ma masse aussi ne flère , Se yous ne vous traiez arrière ; Vuidez les rens.

B AD THE D CH.

E ! sire Diex , grâces vous rens De bouche et de cuer tout ensemble. Et c'est bien raison , ce me semble , Quant de moi petite meschine Et si basse ayez fait royne , Telle et si grant comme de France. Ha! sire, ta baulte puissance En soit loée et ta bonté ! Et te pri qu'en humilité Parfaite me vueilles tenir, Si qu'en moy n'ait nul souvenir Du fait d'orgueil.

GENAIS.

Chière dame , dire vous vueil

Le roy m'a par ses trésoriers

Fait baillier , pour vous , en deniers

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ET DE SAINTE BAUTHEUCH.

Mil livres; dites qu'en ferai? Conmandez , j'en ordeneray Si con direz.

BAUTHEUCH.

Gênais , vous en départirez Aux Cordelliers et Augustins , Aux Carmes et aux Jacobins , A un chascun couvent cent livres. Et quant d'entre eulx serez délivres , Par ces petites prieurtez Alez seuffrent de durtez Assés et moinnes et nonnains ; Et donnez de voz .ij. mains , Selon que bon vous semblera Et verrez que bien sera. Après à ménagers honteux Dont il est moult de souffreteux , Yieulx-je aussi que faciez aumosne ; Et pour ce que Dieu de son throsne La voie et prengne plus en gré , Donnez largement et secré ; Et requérez que pour le roy , En donnant , on prie et pour moy , Car mestier m'est.

GENAIS.

Ghière dame , je sui tout prest

MIRACLE DE NOSTRE DAME

D'acomplir du tout voz commans ; Je m'en vois , à Dieu vous commans , Faire ce que m'avez chargié ; Tant que j'en seray deschargié Ne fineray.

LE ROY.

Seigneurs, plus ci ne demourray , Je vueil vers la royne aler ; Alons y tost, sanz plus parler, Passez devant.

PREMIER SERGENT.

Voulentiers, chier sire; or avant, Voie , ci voie !

DEUXIÈME SERGENT.

E! biaux seigneurs, se Diex vous voie , Faites , mettez vous en arroy , Si que passer puisse le roy Et place avoir.

LE ROY.

Dame , je revien pour savoir

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ET DE SAINTE BAUTHEUCH.

Se vous avez point recéu D'argent que Gênais ait éu

De mes gens , dîtes?

BAUTHEUCH.

Assez tost après que partistes , Ghier sire, on li bailla mil livres, Qui sont donnez et délivres , Ou auques près.

LE ROY.

Bien de l'autre , assez tost après Arez , et ne demourra mie , Dont vous pourrez faire, ma mie, Tout vostre vueil.

BAUTHEUCH.

Mon très chier seigneur , je vous vueil

Demander pour ce que vous voy

Moult pensis et ne scé à quoy ;

Mais pour Dieu ne m'en tenez foie.

Avez vous point une parole

Oye et un dit trop bien dit

Que Salomon le sage dit:

Que tant com l'espoux son cuer euvre

Et que sa pensée descuevre ,

Et dit à s'espouse loyal ,

Tant est-il aise et hors de mal ,

MIRACLE DE NOSTRE DAME

Et tant a il joie parfaitte Que de riens nulle n'a soufiraitte ? Je le dy pour tant, très chier sire, Que me vueilliez s'il vous plaist dire Ce de quoy vous voy si pensis , Il a dés mois plus de sis. Et je vous promet loyaument Que se c'est bien aucunement Mie ne Fappeticeray , Ainçois, sire, y adjousteray A mon povoir par vérité , Aucune chose de bonté ,

N'en doubtez point.

LE ROY.

Puis que nous sommes en ce point , Dame f vous sarez mon affaire : J'ay trop grant désir d'aler faire Le saint voyage d'oultre mer , Quoy que soit long, dur et amer; Et en mon cuer est si fichiez Que oster ne m'en puis , ce sachiez. Ny en veillant, ny en dormant, Ainçois me vient si audevant Que je ne puis mengier ne boire , Que touz jours ne Taie en mémoire Et vueille ou non.

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ET DE SAINTE BAUTHEUCH.

BAUTHEUCH.

Ha! sire Diex , vostre saint nom Soit loez de nous et benois , Qui ne laissiez à nulles fois Ceulx qui ont en vous espérance. Sire , par vo sainte puissance , Donnez à vostre sergent grâce , Que de cuer et de fait parface Le propos le voy méu, Qu'en sa pensée a concéu Et en son cuer.

LE ROY.

Ma chière compaigne et ma suer, Conseilliez moi le quel feray : Ou se en ce saint voyage yray Ou se demourray en ce point , Sanz le désir qui si me point A effect mettre.

BAUTHEUCH.

Voir je tien que le roy celestre Vous a mis ceste chose ou cuer. Si ne la laissiez à nul fuer, Que ne l'acomplissiez briefment; Car c'est pour vostre sauvement De corps et d'ame.

i3o

MIRACLE DE ÏIOSTRE DAME

LE ftOY.

Or nous fault donc regarder, dame , Qui mon règne gouvernera Et qui pour moy garde en sera , Se ainsi avient.

BÀUTHEUCH.

Vez ci, chier sire , il esconvient Que nous mandons touz voz barons ; Et quant assemblez les arons , On leur requerra qu'ils regardent Un bon régent, et qu'i ne tardent, Qui puist vostre règne garder Et qui le sache gouverner , Tant que Diex ramené vous ait : Ainsi peut trop bien estre fait , Ce m'est avis.

LE ROY.

Dame , je tieng c'est bon avis , Si le feray par ceste voie. Parigot, fai tost , si t'avoie D'aler en Flandres , droit au conte , Et que je le mans brief li conte. D'ilec en Normandie yras Et au duc aussi le diras.

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ET DE SAINTE BAUTHEOCH . l3l

Et combien que je ne te nomme Que ces .ij. , ne laisse noble homme Ne baron qui soit en leur terre , Que ne voises aussi reqnerre Et dire à brief qu'il se tiengnent Que à mon mandement tost ne viengnent Àppertement.

DEUXIÈME SERGENT.

Sire , vostre commandement A mon povoir acompliray ; Et sachiez je les hasteray Bien de venir.

*Ot.

Et tu , sanz toy plus ci tenir , À Erchenoalz t'en iras Et ci venir le me feras. D'ileucques tant chevauche et marche Que tu viengnes jusqu'en la marche D'Orlienà , èt cfuè duc m'envoies ; Après au duc d'Anjou t'avoies Et le me f a aussi venir. Et les autres dont souvenir Il te pourra.

PREMIER SERGENT.

Je feray ce qu'il vous plaira ,

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MIRACLE DE NOSTRE DAME

Afin de vostre grâce acquerre , Très chier sire , g'i vois bonne erre , Par droit à vous obéir doy. Bien me va , Erchenoalz voy , Je m'en vois à lui sanz séjour.

PREMIER SERGENT.

Chier sire , Dieu vous doint bon jour Aussi que de bon cuer dit l'ay ! Le roy vous mande sanz délay Que à H ailliez.

ERCHENOALZ.

Pour quoy ? Dire le me vueilliez , Se le savez.

PREMIER SERGENT D'ARMES.

Très chier sire , bien dit avez ; Pour quoy c'est , je ne le sça^>as, Mais d'y aler ne tardez pas , Car grant désir a qu'il vous voie. Ailleurs m'en vois il m'envoie , Chier sire , à Dieu.

ET DE SAINTE BAUTHECCH.

133

ERCHENOALZ.

À Dieu, amis ; sachez en lieu Aultre que ci n'arresteray Jusques à tant qu'à li seray . Avant, Lambert , mettre en arroy ; Te fault de venir jusque au roy Et ra^sifault.

LAMBERT.

Pour moy n'y ara nul deffault. Mon chier seigneur, alez devant, Je vous iray de près suiant ,

Gomme mon maistre.

ERCHENOALZ.

Amour et pôix vueille Dieu mettre , Chier sire , entre vous et madame; Et longue vie , et puis à l'ame Gloire sanz fin!

BAUTHEUCH.

Mon grant ami loyal et fin ,

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MIRACLE DE NOSTRE DAME

Pour tel vous vueil et doy tenir. Vous puissiez li très bien venir Cy avec nous.

LE ROY.

Erchenoalz , bien veigniez vous. Nous vous avons envoié querre Pour conseil avoir et enquerre D'une chose que vous dirons. Mais les autres attenderons Que avons mandé pour ce fait ci ; Séez vous tandis ni} pou ci , Je le conseil.

Puis qu'il vous plaist , doncques me veil. Yci séoir.

DEUXIÈME SERGENT.

Mon chier seigneur, sachiez de yojr , Qu'à voz barons ne faudrez goûte. QuanquMz pevent viennent sanz doubte De Flandres et de Normandie ; C'est bien raison que je vous die j'ay esté.

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ET DE SAINTE BAUTHEUCH .

135

ROY.

Parigot , tu diz vérité ; Puis qu'il viennent , il me soufûst, Et ce te sera grant prouffit Que y as esté.

PREMIER BARON.

Dieu vous croisse honneur et boqté , Mon très chier et redoublé sire ! Et tout autel vous vueil je dire , Ma chière dame.

BAUTHEUCH.

Dieu vous gart en corps et en âme , Mes chiers amis.

DEUXIÈME BARON.

Chier sire , grant paine avons mis D'acomplir vostre mandement , C'est que sussions 1 yci briefment Par devers vous.

LE ROY.

Seigneurs , je vous en merci touz ;

1 Ne faut-il pas fuyions ?

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1 36 MIRACLE DE NOSTRE DAME

Puis que voy ces .ij. venir , Je ne vous pense pas tenir Gy longuement.

TROISIÈME BARON.

Pour monstrer que tout plainement Voulons faire voz volentez , Chier sire , nous sommes basiez De venir tant qu'avons péu , Si tost que nous avons scéu Que nous mandez.

LE ROY.

Seigneurs, se vous me demandez Pour quoy c'est que je vous assemblé , Dit vous sera à touz ensemble ; Mais je ne vous le diray mie. Ma chière compaigne et amie La royne le vous dira Qui bien dire le vous sara. Car, seigneurs, se le vous disoie, Si garder ne me saroie Qu'il ne me convenist des yex Plourer , et taire si vault miex Que de ce fait ci me descharge, Et qu'elle en ait pour moy la charge De le vous dire.

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ET DE SAINTE BAUTHEUCH. QUATRIÈME BARON.

Je tien que dites bien , chier sire , Qu'il est vérité quejplorer De pitié , souvent demourer Fait la parole à descouvrir , El l'entente du cuer ouvrir , Ceeî est voir.

Lfc ROY.

Dame , avant, faites leur savoir Sanz plus attendre.

BAUTHEUCH.

Mes amis , vueilliez moy entendre , Puis qu'à monseigneur le roy plaist , Son fait vous diray à court plait : Désir a et entencion D'aler par grant dévotion Visiter les lieux , ce m'est vis, Jhésu-Crist fil mors et vis ; Et puis que faire y veult les pas, Je ne l'en destourneray pas ; Mais avant que à ce fait se aherde , Afin que son règne ne perde , Ne ne deschiée aucunement , Par deffault de gouvernement, 11 vous requiert , et je si vueil ,

1 38 MIRACLE DE NOSTRE DAME

Que regardez , par bon conseil , Qui gouverner bien les pourra Jusques & tant que Dieu Tara Cy ramené.

PREMIER BARON.

S'est-il si voué ne donné À ce pèlerinage faire? Que ne s'en puit , sanz soy meffaire , Abstenir ent?

BAUTHEUCH.

L'ait ou non voué ou convent A Dieu , puis qu'il y a plaisir, Je li conseil que son désir Acomplisse tost et briément. Et j'ay ceste foy vraiement, Ne cuidez point que je devine , Que Tinspiracion divine

L'a meu et meut.

DEUXIÈME BARON.

Ma très cbiére dame , estre peut. Toutesvoies s'il povoit estre Que se déportast de soy mettre En tel chemin, et demourast, Et que son royaume gardast , Moult bon seroit.

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ET DE SAINTE BAUTHEUCH.

i3g

LE ROY.

Seigneurs, sachiez qui me donrroit Plus que mon royaume ne vaille , Ne me tenroie que n'y aille; Si que tant corn vous m'avez chier, Conseilliez moy , ce vous requier , Sur ce que la royne a dit , Et m'en vueilliez sanz contredit Vostre avis dire.

TROISIÈME BARON.

Seigneurs, il est nostre droit sire , Obéir li devons par droit ; Traions-nous un po ça endroit Et si aions conseil ensemble , De neccessité ce me semble Le vous fault faire.

QUATRIÈME BARON.

C'est voir. Ne vous vueille desplaire , Cbier sire , se prenons advis Et conseil sur vostre devis , Car il y chiet.

LE ROY.

Seigneurs , il me plaist bien et siet , Et c'est raison.

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MIRACLE DE NOSTRE DAME

PREMIER CHEVALIER.

Ore , seigneurs , il est saison De regarder entre nous hommes Qui ci pour le fait du roy sommes , Gomment nous li responderons , Et de qui li conseillerons

11 me semble qu'en ceste place , N'a qui en doie de nous touz Gommencier h parler que vous , Bon duc d'Orliens.

TROISIÈME BARON.

Souffrez vous , je n'en feray riens , 11 y a trop plus souffisant : Je ne scé ne q'un paisant

Qu'à ce appartient.

DEUXIÈME BARON.

E sanz rioter, il convient Que diez , sire.

Que régent face.

DEUXIÈME CHEVALIER.

ET DE SAINTE BAUTHEUCH.

TROISIÈME BARON.

Puis qu'il fault que je doie dire Premier, vezci m'oppinion , Soubz la vostre correction : Le duc des Normans pour régent Nomme et di sur françoise gent, Et pour estre leur gouverneur;* Il est sages et plain d'onneur Et scet bien estre

QUATRIÈME BARON.

Aussi li vouloie-je mettre , Moi et vous sommes d un accort ; A-il de vous nul a descort En ceci, die?

ERCHENOALZ.

Seigneurs , le duc de Normandie

Est bien souffisant, dire l'ose,

Pour tel fait faire et plus grant chose ;

1 II n'est pas douteux pour nous que le poète , par une transpo- sition fort ordinaire aux écrivains de son temps , ait voulu désigner, par ces deux personnages du duc d'Orléans et du duc de Normandie, Philippe duc d'Orléans et Jean duc de Normandie , depuis le roi Jean , tous deux fils de Philippe de Valois, sous le règne duquel fut composé ce Miracle, A. Deville.

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1^1 MIRACLE DE N0STRE DAME

Car plain est de sen et d'avis. Et non pour quant m'est-il avis Que nous le pouvons bien laissier , Et un autre , sanz nous blecier , Pour régent prendre.

PREMIER CHEVALIER.

Et qui? ï%ites le nous entendre , Se se savez.

ERCHENOALZ.

C'est très bien dit, et droit avez :

Nostre roy que Dieu gart de mal ,

Et la royne au cuer royal,

Ont tant par mariage ensemble

Esté que ont .11. filz , ce me semble ,

Que véons hommes devenir ,

Pour terre des ormais tenir ;

Dieu les croisse et vueille amender !

Qui devront par droit succéder

Le règne , quant il avenra

Que le roy trespassé sera

Et qu'il seront faiz roys de droit.

Si vous demande ci endroit,

Ne vault-il pas miex que Tainsné

Soit de maintenant couronné

Et fait régent en lieu du père

Que un estrangé tant qu'il appère

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ET DE SAINTE BAUTHELCH.

Qu'il ait acompli son voyage , Et que après son pèlerinage , Si tost comme il sera venùz , Soitcon devant pour roy tenûz? Et ait son royaume et le tiengne , Non pas le filz , tant qu'il aviengne Que par nature aage l'affine , Si que vie humaine en li fine ? Respondez moy.

DEUXIEME CHEVALIER.

Sire , il me semble , par ma foy , Que le miex avez avisé De quanque avons ci divisé A ce conseil.

PREMIÉR BARON.

A vostre oppinion me vueil Tenir , sire, qu'elle me semble La meilleur ; et vous touz ensemble , Qu'en dites-vous?

DEUXIÈME BARON.

Je dy pour touz, si faiâons-Tious. Or avatat , mm? sommes d'aecort ; Qui fera au roy ce rapport? Regardons y.

143

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MIRACLE DE NOSTRE DAME

TROISIÈME BARON.

Qui le fera ? ce seigneur ci , Se j'en suis créu , le fera ; Au roy bien dire le sara ,

M'en fas point double.

PREMIER CHEVALIER.

Or soit ; la compagnie toute En est d'acort. Sans plus ci estre , Pensons de nous au chemin mettre Devers le roy.

QUATRIÈME BARON.

Âlons, mais c'est par vostre ottroy , Seigneurs , que la parole preng Que au roy diray , et se mespreng À parler que vous l'amendez. Très chier sire , vous demandez Que regardons qui bon sera Qui vostre règne gardera , Tant que ramené vout ait Diex ? Nous n'y savons homme qui miex Le puisse ne doie garder , Quant à proprement regarder , Que vostre ainsné filz , ce nous semble ; Si vous requérons touz ensemble Et prions qu'il vous vueille plaire ,

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ET DE SAINTE BAUTHEUCH. 1 45

Puisque ce chemin voulez faire , Qu'en lieu de vous le coronnez , Et du tout li abandonnez Vostre royaume à gouverner , Jusques à vostre retourner Tant seulement.

Seigneurs, je m'acors bonnement Et m'assens à vostre requeste , Si vueil qu'en l'eure vous soit faitte. Dame royne, or tost bonne erre Envoiez me voz .ij. filz querre Par aucun âme.

BAUTHEUCH.

Tantost, sire. Gênais!

GENAIS.

Madame

BAUTHEUCH.

Âlez , sanz vous plus ci tenir , Noz .ij. filz faire ici venir Devant leur père.

GENAIS.

Je vois , ma dame; par saint Père

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1 46 MIRACLE DE NOSTftE DAME

Assez tost vous les verrez ci. Ma chière dame , véez les ti Tous .ij., vèez.

LE ROY

Ne vous sera pas denées , Seigneurs, ce que m'avez requis : Puis que vostre conseil ay quis , Je le tenray, soiez en fis. Venez avant , mon ainsné filz ; En lieu de moy vous fas régent De mon royaume et de la gent ; Et dès maintenant m'en desmet Et en mon lieu vous y conmet , Mon chier filz , et vous en couronne Gomme roy , par ceste couronne Que ou chief vous met , jusqu'à celle heure Que revenray. Se je demeure Ou voyage , ou se je trespasse , Diex à m' âme vray pardon face Par sa merci!

L' AINSNÉ FILZ.

Tant com je puis vous en merci ,

Mon très chier seigneur , humblement ;

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ET DE SAINTE BAUTHEUCH.

Il appartient bien vraiement Et est raison.

LE ROY.

Seigneurs, il est maishui saison D'aler m'en ; de vous pren congié , Puis que tant vous ay abregié Qu'avez régent.

PREMIER * BARON.

Mon chier seigneur , moy et ma gent Avecques vous nous en irons, Et le saint voyage ferons Tel con ferez.

DEUXIÈME BARON.

Certes sanz moy mie n'irez , Très chier sire, mais qu'il vous plaise, En gré prendray aise ou mésaise Queg'i aray.

TROISIÈME BARON.

S'il vous plaist, sire, aussi g'iray Avecques vous.

QUATRIÈME BARON.

C'est le plus bel , alons y tous , Puis que à ce vient.

'4«

MIRACLE DE NOSTRE DAME

LE ROY.

Ce ne se peut faire ; il convient, Seigneurs, qu'il demeure aucune âme , Pour les enfans et pour la dame Gompaignier et donner conseil. Et pour ce ainsi ordener vueil, Mareschal , que vous demourrez ;

(*» Des ij chevaliers. )

Et vous et vous aussi ferez. Vous autres , seigneurs que ci voi , Vueil bien que veigniez avec moy . Sus , oster vueil ce garnement ; Âlez me querre appertement Un garnement à penne vaire Que pour ce voyage ai fait faire f Si m'en iray.

DEUXIÈME CHEVALIER»

En l'eure le vous bailleray , Sire, tenez.

1 Ceci est tn marge du Ms. Il faudrait sans doute : aux deux chevaliers.

ji

i

ÏT DE SAINTE BAUTHEUCH.

LE ROY.

Dites , royne , çà venez : Quand mis me serai au chemin , Sembleray-je bien pèlerin , En cest habit?

BAUTHEUCH.

M oult bien , sire , se Dien m'aist , A ce que voy.

Ifi ROY.

Ore , dame , priez pour moy > Et s'en faites aussi prier Souvent ; que sanz plus détrier , Je m'en vois , à Dieu vous commans . Baisiez-moy; et vous, mes enfans, Ne scay jamais vous verray , . Ma béneïcon vous donrray , Et Dieu sa grâce vous ottroit ! Partons, d'estre tant ci endroit Rien ne gaingnon.

BAUTHEUCH.

Monchier ami, mon compaignon, Mon loyal seigneur, mon espoux , En sa garde vous ait le doulx Jhésus , qui vous vueille conduire

l5o MIRACLE DE HOSTRE DAME .

Si que riens ne vous paisse nuire , Et vous ramaint , par sa bonté , En vostre règne à sauveté

De corps et d'âme.

ERCHENOALZ.

Laissiez le plourer, chière dame, Il ne vous peut fors que meffaire, Et pensez d'autre chose faire Qui miex vous vaille.

BAUTHEUCH.

Certes , j'ay bien chier qu'il y aille , Que c'est le prouffit de son âme ; Et Dieu le vueille et Nostre Dame. Mais quant l'ai véu départir, J'ay bien cuidié que .ij. partir 1 Déust mon cuer pours'amistié, Tant me prist de li grant pitié ; Si que pour lui je prieray Jour et nuit , et touz jours l'aray En mon mémoire.

4 Probablement pour départir.

ET DE SAINTE BAUTHEUCH . l5l ERCHENOALZ.

Je croi bienfqûe c'est chose voire Qfll'û vous fiscal an départir ; Car <cuer loyal ne peut mentir #aie #hlour est et habite , Mais fait son devoir et s'acquitte Envers ce qu'il aime touz jours, "* Soit de joie avoir , ou dolpurs Pour li porter.

BAUTHEUCH.

Ore, il m'en convient déporter, Ou vueille ou non.

ERCHENOALZ.

Ma chière dame , ce fait mon , À vous doloser rien ne vault ; S'il vous vouloit plaire , il me fouit Jusques à mon hostel aler À seigneurs qui y sont parler Un petit, dame.

BAUTHEUCH.

Il me plaist bien , sire , par m'âme ! Àlez, ci plus ne vous tenez.

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MIRACLE DE NOSTRE DAME

BAUTHEUCH.

Or avant, mes Heures prenez , Et vous en venez f damoiselle , Avec moy en celle chappelle. Gênais et mes filz dèmonrront ; Les massiers nous convoieront Jusques à l'uis*

LA DAMOISELLE.

Je suis preste, ma dame, puis Qu'il vous plaist et le commandez. Sus, beaux seigneurs , plus n'atendez , Faites à ma dame chemin , Et reculez ces gens , à fin

Qu'il n'y ait noyse.

PREMIER SERGENT.

En l'eure , damoiselle Ambroise ; Fuiez, fuiez.

DEUXIÈME SERGENT.

L'un sur l'autre vous apuiez Sus luec derrière.

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ET DE SAINTE BAUTHEUCH.

l53

BAUTHEUCH.

Seigneurs , alez vous ent arrière Tenir à mes filz compagnie , Que de ci ne m'en iray mie Encore en pièce.

PREMIER SERGENT.

N'y a nul à qui bien ne siesse Ce qu'il vous plaist à commander ; Et leur voulez vous riens mander , Dame , par nous?

BAUTHEUCH.

Alez , nanil , mes amis doulx.

Amotireux Jhésu, roy célestre ,

Qui pour paix entre homme et Dieu mettre

Deignas en ce monde venir

Et filz de vierge devenir ;

El puis pour nous oster (Tenfer,

Te souflriz estre à cloz de fer

Clofichié par piez et par mains ;

Doulx Jhésu , ne fu pas du mains

Que aussi fuz en croyz estenduz ,

Et d'un glaive au costé fenduz ;

BAUTHEUCH.

J 54 MIRACLE DE NOSTRE DAME

Et d'espines éuz ou chief Chapel. Qui te fist ce meschief Souffrir ne ceste desmesure ? Ce qu'àiné nous as sanz mesure. C'est chose qui est vraie dicte : Si te pri , sire , en la mérite De ceste passion amère , Que sainte Église nostre mère Tiengnes estable en ferme foy ; Et après , sire , je te proy Que vueilles garder de péril Mon chier seigneur , le roy gentil, Qui, pour ta grâce plus acquerre, Si loing de ci te va requerre C'en Jérusalem la cité . Après , sire , par ta bonté , Mes filz gouvernes con les tiens ; Et ce royaume en paiz maintiens , Si que touz jours glorifiez Y soies et magniffiez. Ha! Marie , vierge pucelle , Qui le filz Dieu de ta mamelle Noms souef et alaittas Gomme ton filz , point n'en doubtas , Vueilliez essaucier ma prière , Et je, com vostre chamberière, Vous promet je ne partiray

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ET DE SAINTE BAUTHEUCH.

De ci tant que tout dit aray Vostre sautier.

i55

l'ainske filz.

Chier frère , que de cuer entier J'ains , je vous voulsisse une chose Dire qu'ay en mon cuer enclose Pour estre en quittes.

DEUXIÈME FILZ.

Mpn chier seigneur et frère t dites Ce qu'il vous plaira, je l'ottroy % Et sur ce vous responderay , 41 Selon mon sens.

l'ainsné. A le vous dire me consens : Je regarde que nous deux sommes Des oresmais assez grans hommes Pour avoir dominacion , Sans plus estre en subjeccion Ne de femme , ne d'omme né; Puis que je sui roy couronné ,

Sic; mais ne faudrait-il pas : je Vorray, et non je l'ottroy?

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MIRACLE DE IfOSTRE DAME

Je vueil , qui que doie desplaire , Ma voulenté toute à plain faire ; Trop m'est Aire chose efamère User plus du conseil la mère Qui vous et moy , frère , a porté. Trop l'ai souffert et déporté t Hors vueil estre du conseil d'elle : Et se voulez de ma cordelle Estre , biau frère , et la laissier , Je vous promet à essaussier , Et à faire si puissant homme , Que , hors moy , de ci jusqu'à Homme N'ara seigneur qui vous ressemble. Et si sérons touz jours ensemble ; Vous me garderez et je vous. Or wm avisez , frère doulx , £| Que m'en direz ?

DEUXIÈME FILZ.

Mon chier frère , ou vous me ferez Tel com vous m'ettes promettant; Vostre voulenté feray tant Et si bien comme je pourray. Nostre mère du tout lairay , N'à son hostel , à brief mot court , N'iray , mais à la vostre court Touz jours m'arez.

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ET DE SAINTE BAUTHEUCH. LA1NSNÉ.

Ainsi le me fiancerez , Biau frère , je vous convenant Que ce que vous ay convenant Je vous tendray.

DEUXIÈME FILZ.

Et je , chier frère , aussi feray , N'en doubtez point.

l'ainsné.

Or somes d'acort ; en ce point , Je vous diray que nous ferons : Vous et moy, frère, l'attendrons , Et si tost comme elle venra Ghascun d'elle congié prenra, Et à tant nous départirons , Ne plus à li n'obéirons Gon fait avons.

DEUXIÈME FILZ.

Or soit , puis que nous nous devons Hors de elle mettre.

BAUTHEUCH.

Je ne vueil plus ci endroit estre.

l58 MIRACLE DE NOSTRE DAME

Ambroise , mes Heures prenez , Et après moy vous en venez , Il en est temps.

LA DAMOISELLE.

Ma chière dame , sans contens Vueil faire tout vostre vouloir ; Je n'en pois fors que miex valoir , Si corn me semble.

BAUTHEUCH.

Je voy mes deux filz ensemble Qui m'atendent, si com je pens.

BAUTHEUCH.

Mes enfans , Dieu vous croisse en sens Et en valeur !

l'ainsné.

Dame , ne tieug point que m'onneur

Soit que vous plus me gouvernez ;

Puis que je suis roy couronnez ,

Je renonce à vostre conseil.

Et desoresmais user vueil

De ma puissance en touz endroiz ,

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ET DE SAINTE BAUTHEUCIX. l5g

Ainsi qu'il me plaira, c'est droiz. Ne mon frère n'arez vous mie , Avec moy sera, belle amie, Ne Parez plus en rostre bail; > Je le feray \ se je ne fail , Si riche homme et si grant seigneur , C'on le tenra poûr le greigneur De mes barons.

DEUXIÈME FltZ.

Sanz plus dire, ci vous lairons Bu tout , dame , soit droit ou tort. Frère , je suis de vostre aeort , Partons de ci.

I/ÂINSN&

Alons , notre dîner aussi En cest hostel est tout prest ; G'y vueil demeurer, car mien est Et m'appartient.

BAUTHEUCH.

E doulce mère Dieu , dont vient

A mes enfans ceste pensée ,

Que d'eulx deux sui du tout laissée,

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l6o MIRACLE DE NOSTRE DAME

Et estrangée tellement Qu'il n'ont mais cure nullement De moy veoir ne compaignier, Ainçois, pour moy plus engaignier, Font de mon vueil tout le contraire ; Loing de moy se sont alez traire Que veoir ne les puisse à l'ueil. Je scé bien que ce fait orgueil Qui leur a les cuers seurmonté. Ah sire Diex ! Par ta bonté, 4 Ne les laisse pas perdre ainsi , Mais aies d'eulx , sire , merci ; Et ta grâce en eulz s'i embates , Que leur orgueil du tout embates , Et qu'ils se congnoissent de fait Et repentent de leur méfiait : Et pour leur bon père ensement , Vray Dieu , te dépri-je humblement Qiie si par tes sentiers le maines Qu'en son règne brief le ramaines A joie , sain et sauf du corps ; Car je puis bien dire puis lors . Que s'en ala , ne fu journée Que pouf li ma face arousée N'aie de lermes et de plours. Je voy tout me vient à rebours , Qu'en puis-je mais ?

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ET DE SAINTE BAUTHEDCH.

LE ROY.

Liénin , pense d'errer hui mais ; Je vueil que devant nous t'envoises, Et que de joie tu envoises Ma loyal compaigne Baûtheuch Qui de mon long séjour se deult; Et li fais savoir que je vien , Et enseignes li portes, tien Mon annel que li bailleras, Et à touz aussi le diras Qui te demanderont de moy. Or vas , nous irons après toy , Tout bellement.

LIENIN.

Sire , je feray bonnement Ce qu'à moy commander vous plait. A Dieu, sanz plus faire de plait, Touz vous commans.

DEUXIÈME FILZ.

Très chier frère , je vous demans

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MIRACLE DE NOSTRE DAME

S'esbatre an po nous en irons En la ville ; nons n'en serons

Mais que plus aise. #

l'àinsné.

1% le vueil bien, mais qu'il vous plaise , Biau frère , alons.

LIÉNIN.

Loez soit Diex, quant des talons Ai tant marchié que Paris voy. Quoy que j'aie petit convoy , Ne m'en chaut ; de ma dame chière, Tien que j'aray bonne chière, Pour les nouvelles que li porte ; De son hostel voy la porte Ouverte , bouter me vois ens. Diex y soit! ça qui est céens?

LIÉNIN.

Ma redoubtée dame et chière , Diex vous gart! faite» bonne chière Et haulte , dame.

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ET DE SAINTE BAUTHECJCH .

BAUTHEUCHl

Liénin, comment te va, par t'ame? Bien puisses-tu venir, amis ! Tu n'as pas à venir trop mis. Gomment t'es-tu depuis prouvé? As-tu depuis que bien trouvé , Se Diex te voie?

LIÉNIN.

Nanil , dame ; sachiez en voie De retour est et en ladresce Le roy ; quanqu'il peut se radresce; Repassé a ja touz les pors ; Enseignes de lui vous appors. Vez ci son annel, dy-je voir? Tenez ; je vous fas assavoir Que du corps est sain et allègre , Mais du visage est un po megre Et tout hallé.

BAUTHËUCH.

Ne m'en merveil pas, d'estre alé , Amis , si loing.

LIÉNIN.

Ma chière dame, n'ay besoing Que me tenez plus maintenant.

l64 MIRACLE DE NOSTRE DAME

Mestier m'est, je vous convenant, Non de boire ne de mengier , Mais des draps que ay vestuz changier ; Si que par congié m'en iray, Assez tost à vous revenray En autre estât.

BAUTHEUCH.

Amis , je n'i mez nul débat , Alez et revenez cy ; A parler ay à vous aussi Plus à secré.

LIÉNIN.

Ma chière dame , à vbstre gré. Feray, mais que revenuz soie ; Par cy , pour la plus courte voie , M'en iray droit.

«s»

l'ainsné filz.

Un pèlerin voy endroit Venant d'oultre mer, ce me semble : Biau frère, alons nous .ij. ensemble Savoir s'il vient de nostre mère ,

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ET DE SAINTE BAUTHEUGH. ]65

Ne s'il scet rien de nostre père , Qui delà est.

DEUXIÈME FILZ.

Frère , à vostre vouloir sui prest ;. Alons bien tost.

l'ainsné.

Arreste, arreste un petiot, Pèlerin , atens , pèlerin ; E gar, et dont viens tu, Liénin, En cest habit?

LIÉNIN.

De souffrir et paine et labit , Chaut, froid, mol, du doulx et amer; Du saint sépulcre d'oultre mer Vien tout en l'eure.

l'ainsné.

Dy me voir, se Dieu te sequeure : Nostre père as-tu point véu ? Ne m'en soit pas le voir téu, Foy que Dieu doiz.

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MIRACLE DE N06TRE DAME LIÉNIN.

Voitre père , ains qu'il soit âj. mois Ou trois au plus , resera ci ; Qui tous salue et prie ainsi Que soiez , comme bons enfans , A la royne obéissans

En faiz et diz.

DEUXIÈME FILZ.

Nous ouons bien ce que tu diz ; Je ne scé se le diz à certes, Ou pour avoir plus grans dessertes De nostre mère.

liénin.

Nanil, messeigneurs , par saint Père ! D'elle ne d'autre, ce ne quoy N?en atens ; je ne scé pour quoy Le vous diroie ?

i/ainsné.

Pour fol et nice te tenroie , Se le disoies autrement. Et vas tu si asprement Par amour fine ?

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ST DE SAINTE BAUTHEOCH.

Oster m'en voys ceste estlaroine , Ghier sire, mie ne tous lobe;; Et despoillier tonte ma rohe Et autre prendre.

l'ainsné.

De ce ne faiz mie à reprendre , Et pour cause , mon amy douli Va-t'en , va*

l'ainsné.

Çà, que ferons-nous , Bîau frère? Je m'en vueil aler. Sur ce qu'avons oy parler Gest homme, il nous convient briément Gbnseillier Pun l'autre comment Nous le ferons.

DEUXIÈME FILZ.

Sire, quant. à l'ostel serons, Ensemble en pourrons parler lors Mîex à secré que ci dehors ; Pensons d'aler.

MIRACLE DE NOSTRE DAME

l'ainsné.

Or povons bien yci parler, Frère , secréement ; ne sommes > Qu'entre yous et moy sanz plus (Tommes. Or regardons que nous ferons? S'encontre nostre père yrons Et se demanderons merci , Ou se nous demourrons ainsi En nostre estât et nostre arroy, Et qu'il ne règne plus con roy. À l'un de ces .ij. nous fault tendre : Lequel nous vauldra-il miex prendre, A vostre avis?

DEUXIÈME FILZ.

Chier frère , g'y fas tel devis :

Se li alons merci requerre ,

De son royaume et de la terre

Que nous tenons joïr voulra,

Et toute la nous ostera ;

Ainsi vostre estât perderez

Que comme roy plus ne serez,

Mais comme enfant subjet à père

Qui quant il meffait le compère ,

Et je aussi n'en aray pas mains.

Si vault trop miex qu'en noz .ij. mains

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ET DE SAINTE BAUTHEUCU. 169

Soit ainsi comme il a esté , Que ce que nous soions gasté Ne mis au nient.

l'ainsné.

Je m'i accors; mais il convient

Que véions comment soustenir

Ainsi nous pourrons et tenir ,

Sanz contredit. »

DEUXIÈME FILZ.

Il est voir , c'est sagement dit : A ce ci fault avoir regart ; Or y pensez , se Dieu vous gart > Je si feray.

l'ainsné.

Voulentiers. Ho ! je vous diray , Frère , ma pensée et m'entente : Faire vueil garnir sanz attente De gens d'armes toutes les villes , Les chastiaux , les pors et les illes Par il li faulroit passer , S'en ce règne vouloit entrer; Afin qu'entrée , ne passage Ne truit par terre ne par nage , Par quoy se mette en ce royaume. Je meismes , ou chief le héaume ,

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MIRACLE DE NOSTRE DAME

Fer vestu, l'espée bu poing destre, Li pense bien à rencontre estre , Pour li l'entrée contredire. Je croy que si ferez vous , sire ; Ne ferez pas?

DEUXIÈME FILZ.

Chier frère , dès ysnel le pas *Que vous vous metterez à voie , Je vous suivray , se Dieu me voie , N'en doublez goûte.

l'ainsné.

Faisons le bien , prenons la route Dès maintenant de cheminer ; Alons garnir et orderier Noz villes et chastiaux de gent. Se nous n'en sommes diligent Ains qu'il viengne rien ne ferons , Mais descharrons et fauderons A nostre entente.

DEUXIÈME FILZ.

Alons m'en donques , sanz attente , Monter hors sur noz chevault ; Nous en serons pas mons et vault Mains traveilliez.

ET DE SAINTE BAUTHEUCH.

LIÉNIN.

Puisque je me suis despoilliez De tous mes sales garnemens , Et qu'ay pris plus nez vestemens A la royne vueil aler Et d'une chose à li parler Que je scé puis .1. mois entier ; Dire li vueil et raconter Ce que j'en scé.

lien m.

Ma chière dame Diex vous doint paradis à l'ame Et longue vie !

BAUTHEUCH.

Liénin , et il te gart d'envie , D'ire , d'orgueil et de dépit ! S'a dire m'as rien, sans respit Di le me , amis.

i7a

MIRACLE DE NOSTRE DAME

LIEN IN.

Pour ce à ci venir me sui mis; Je vous ay , dame , endité Que le roy vient pour vérité , Et sachiez ci bien bref sera Qui contraire ne H fera ; Mais tant vous dy-je , ce sachiez , Qu'en orgueil sont cy afichiez Voz filz , qu'il n'est chastiau nés un , Cité , ne ville de commun , Par pensent que venir doie , Qu'il n'aient estouppé la^voie. Tant y ont assemblé de gent D'armes ; les uns ont par argent , Les autres par belles prières Et par grans dons de choses chières. Et vous dy bien, qu'il le Unissent , Di donront bataille ains qu'il puissent Souffrir qu'il entre en ce royaume. Maint bacinet et maint héaume Avec eulz ont.

BAUTUEUCH.

Ore , puis que ce fait il font Par orgueil et oultre cuidance , Je pri à Dieu que congnoissance

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ET DE SAINTE BAUTHEUCH.

Et repantance leur en doint , Telle que ce fait leur pardoint.

BAUTHEUCH.

Mes amis , je vous vueil prier Qu'il vouz plaise, sanz trier, Aler monseigneur sera. Liénin avecques vous ira Qui vous menra hors des maux pas Quant le verrez , n'obliez pas A li pour Dieu compter et dire Gomment l'entrée